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Avril 2009 : Marin Karmitz

« Rendons nos citoyens fiers de leurs artistes »

L'Oeil - n° 612 - Avril 2009

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L’horizon de cet homme de cinéma dépasse le septième art. Commissaire d’une exposition à Strasbourg, il dirige le Conseil de la création voulu par le président Sarkozy.

Homme de cinéma, businessman, vous voilà dans un nouveau rôle, celui de commissaire d’une exposition à Strasbourg. Comment est née cette aventure ?
Marin Karmitz : En 2006, après une visite au Palazzo Grassi, nous avons évoqué avec Fabrice Hergott, alors directeur des musées de Strasbourg [il a depuis été nommé directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris], certains mouvements historiques et artistiques qui n’avaient pas fait l’objet à mes yeux d’une relecture suffisante. D’une part la période 1950-1965, durant laquelle on a vu naître une nouvelle Constitution, un nouveau journal, L’Express, la Nouvelle Vague dans le cinéma, le nouveau roman, le nouveau théâtre, celui de Beckett et Ionesco, des innovations dans la musique avec Boulez, de profondes mutations dans la peinture et la sculpture. D’autre part, la période 1968-1973, où là encore, on assiste à la création d’un nouveau journal, Libération, à l’émergence de mouvements picturaux comme la Figuration narrative, aux débuts d’artistes tels que Christian Boltanski. De nombreux intellectuels comme Foucault, Barthes, Deleuze s’intéressent aux artistes, écrivent des préfaces pour des catalogues d’exposition. J’ai souhaité montrer les rapports que philosophes et écrivains ont entretenus avec l’art durant ces deux périodes.

Comment avez-vous construit cette exposition ? Pourquoi ce titre, « Silences » ?
À l’origine, je voulais m’appuyer sur la rencontre des philosophes et des écrivains avec l’art contemporain à travers leurs écrits, et choisir des œuvres qui viendraient illustrer leurs idées. C’était une erreur, et j’ai retravaillé le projet avec Joëlle Pijaudier, la nouvelle directrice du musée. Il m’est apparu que la seule façon de parler de la peinture, c’était de partir de l’œuvre elle-même pour ensuite élargir le propos. Trop souvent, on plaque les œuvres sur le discours d’un commissaire. Commissaire, un terme malheureux qui introduit de la police dans l’art, alors que l’art est pour moi plutôt créateur de désordre.
Je me considère comme un passeur d’idées : comprendre le passé, transmettre une expérience, une réflexion, à travers une émotion, pour espérer changer le futur. Que s’est-il passé après la guerre pour les artistes ? Les peintres qui ont connu le conflit mondial se sont dirigés vers l’abstraction, vers l’effacement du sujet : Pollock, Fautrier, Tàpiès…
D’autres, nés pendant ou après la guerre, se sont mis à peindre dans les années 1970, et ont tenté de briser le « silence de la toile » au profit de nouvelles pratiques comme l’installation, la vidéo ou la performance. Ils ont pris la parole de façon inédite, en introduisant des mots ou des écrits au sein de leurs œuvres, parce que les témoins de la Seconde Guerre mondiale eux-mêmes se sont mis à parler : la découverte des camps, le bombardement d’Hiroshima… Puis les événements de 1968 dans le monde, les révoltes étudiantes aux États-Unis, la guerre du Vietnam et celle de Corée, les dictatures d’Amérique latine, les Brigades rouges, la bande à Baader, ont donné lieu à une autre prise de parole.

Comment avez-vous choisi les artistes de l’exposition ?
J’ai choisi des artistes que j’aime, qui suscitent en moi une émotion particulière et que, parfois, j’ai eu la chance de rencontrer. Je n’ai pas eu la possibilité de rencontrer Kantor, que je tiens pour l’un des artistes les plus importants de la seconde moitié du xxe siècle. La Classe morte est une œuvre passerelle entre les arts plastiques et le théâtre. Ces artistes ont en commun de faire une proposition sur le monde dont la portée est universelle. Grâce à leur œuvre, ils atteignent l’indicible, ils parviennent à rendre perceptible l’idée de Dieu ou d’un au-delà.

Comment avez-vous abordé la scénographie ?
J’ai travaillé avec Patrick Bouchain, à qui j’ai demandé d’être le plus respectueux possible des œuvres. Chaque artiste a son espace personnel, sa maison. Un soin particulier a été apporté à la lumière, au son. Il y a plusieurs pièces sonores, notamment celles de Martial Raysse et de Kabakov : le juke-box avec la chanson américaine des années 1960-1970, l’accordéon qui accompagne les chants russes traditionnels. Et aussi les paroles de l’œuvre de Boltanski et le comptage sans fin d’On Kawara.

En quoi votre expérience de la réalisation cinématographique vous a-t-elle servi ?
« Silences » est un récit comme le cinéma m’a appris à en faire, qui débute avec Annette Messager. Qu’il s’agisse de cinéma, de peinture, de littérature, les femmes nous parlent du monde autrement. Annette, avec ses totems en peluche, ses amas d’étoffes, travaille la forme, la couleur, l’espace, mais aussi les mots et l’écriture. Elle apporte la distanciation, l’humour.
Dans « Silences », chaque spectateur peut se construire sa propre histoire, à la manière de beaucoup de films d’auteur que j’ai produits. On n’impose pas un point de vue, on laisse le promeneur devant ses émotions. Chacun doit apporter quelque chose. Pour aller d’une maison à l’autre, le visiteur a le choix entre plusieurs chemins. D’ailleurs, l’œuvre de Kabakov est un labyrinthe qui vient clôturer une page d’histoire tragique de l’Europe.

Pourquoi cet engouement pour l’art contemporain et cette désaffection pour le cinéma, vous qui avez été réalisateur, producteur, distributeur, avec la réussite que l’on connaît de MK2 ?
Le cinéma est un art moins fort que la peinture ou la musique, lesquelles peuvent aller directement à l’abstraction. Le cinéma, lui, est toujours obligé de passer par le sujet. Me plonger dans l’histoire de l’art me permet de retrouver cette innocence que je n’ai plus dans le septième art. À la fin des années 1980, les cinémas italien, anglais, allemand, que j’avais défendus, ont presque disparu. Quand Kieslowski, le réalisateur de la trilogie « Trois couleurs » que j’ai produite et qui m’a empli de bonheur, est décédé en 1996, je me suis senti orphelin ; je n’avais plus le même enthousiasme.

Quels furent vos premiers émois en peinture ?
Enfant, j’allais à l’orangerie du musée du Jeu de Paume voir les impressionnistes. Ils me faisaient totalement rêver. Comme lorsque l’on sort d’un grand film, où l’on se sent vivre. À 11 ans, j’ai même commencé un dictionnaire de la peinture !
Ensuite, j’ai passé des dizaines de commandes à des artistes dans le cadre de mes activités cinématographiques. J’ai par exemple demandé une affiche au peintre Gérard Fromanger, qui a également réalisé des panneaux pour mon premier cinéma. Il y a eu aussi Ernest Pignon-Ernest, Bernard Dufour, Julio Le Parc, Henri Cueco… J’ai commercialisé des reproductions de dessins liés à certains films, réalisé des expositions de photos…

Vous avez d’ailleurs été photojournaliste vous-même…
Un court moment. Je me suis posé beaucoup de questions au sujet de la présence du photographe dans un certain nombre de situations. Par exemple, aux usines Renault, la présence des photographes rendait les conflits très violents. Un ouvrier est mort, j’ai cessé la photographie de presse ce jour-là.

Ce poste à la direction du Conseil pour la création, c’est une suite logique de votre parcours ?
Je n’ai aucun goût pour les « postes ». Ce qui me motive, c’est la mission de service public. Ainsi j’ai toujours eu la préoccupation d’inscrire un lieu culturel dans la cité.
À la Bastille, quand j’ai implanté ma première salle en 1974, il n’y avait que des cinémas porno et des salles de karaté. À Stalingrad, sur fonds entièrement privés, j’ai ouvert deux multiplexes et transformé cet endroit où les gens n’osaient plus sortir le soir. On a mélangé ciné, resto, livres, animations… Au MK2 Bibliothèque, nous organisons des cours de philo et même de rattrapage pour le bac. Je suis très attaché à la transmission. MK2 est un lieu d’apprentissage, on y a formé la plupart des cadres de la profession !

Homme de gauche, Jack Lang vous a confié des missions culturelles. Ensuite le candidat Bayrou, lors de la présidentielle, vous a également sollicité. Maintenant, c’est Nicolas Sarkozy. Fini les clivages gauche/droite en matière de culture ?
Jack Lang, alors ministre de la Culture, m’avait chargé de plancher sur le renouveau du château d’Oiron, sur une commande publique très ambitieuse d’œuvres pour réveiller ce patrimoine. J’ai également présidé en 1992 le groupe « Création culturelle, compétitivité, cohésion sociale » dans le cadre du XIe Plan. Mais depuis, j’étais frappé par l’incroyable silence des politiques sur la culture et la création, à gauche comme à droite. Ce qui laisse présager un désastre social et humain.
La création doit être au cœur de la politique. Rappelez-vous les années 1950, le tandem De Gaulle-Malraux, puis les années Pompidou et Mitterrand-Lang. On a vécu de ce passé sans se rendre compte que la donne changeait. La crise date de la fin des années 1980. Elle résulte de la mondialisation de l’économie, de la mondialisation des moyens de communication, mais aussi de la chute du mur de Berlin et plus récemment de la révolution du numérique. Ce que je reproche à la gauche aujourd’hui, c’est de considérer que la culture est un terrain acquis.

Vous êtes un homme de réseaux ?
Je ne suis pas un homme de réseaux. Par contre, je crois à la nécessité de mettre les structures culturelles en réseau, mais cela n’est pas toujours facile. Au MK2 Bibliothèque, nous avons tenté en vain de collaborer avec les galeries voisines de la rue Louise-Weiss. J’ai toujours voulu créer des passerelles entre la peinture, la vidéo, le design, la littérature avec des librairies dans mes multiplexes, l’architecture…

Que comptez-vous mettre en œuvre au tout nouveau Conseil pour la Création ?
Il faut rendre nos citoyens fiers de leurs artistes. La France est une terre d’asile pour les plasticiens du monde entier, mais il nous faut mieux faire connaître nos artistes à l’étranger. Certains ont une valeur marchande réelle et sont traités de manière indigne chez nous. Je souhaite d’ailleurs renforcer les relations transfrontalières. Il faut partir des demandes des artistes, être un accoucheur, doublé d’un pédiatre, pour que les projets grandissent.

L’amateur d’art que vous êtes choisit-il avec son cœur ou en homme d’affaires avisé ?
L’art ne peut être un placement pour moi. Regarder des tableaux est l’un de mes plus grands bonheurs, mais je ne veux pas me contenter de les admirer, je veux les mettre en scène.

Jean-Christophe Castelain & Martine Robert

M. Karmitz - © B. Linero

Biographie

1938
Naissance à Bucarest.

1957
Entre à l’Institut des hautes études cinématographiques.

1964
Création de MK2 Productions.

1966
Court-métrage Comédie, adaptation de la pièce de Beckett, qui sera présenté à la Biennale de Venise en 2001.

1974
Ouverture de sa première salle, 14 Juillet Bastille.

1995
« Passion privée » dévoile sa collection au MAMVP.

2003
Inauguration du multiplexe MK2 Bibliothèque.

2005
Cède la société à son fils.

2009
Délégué général du Conseil pour la création artistique.

Le Conseil pour la création artistique : Le chef de l’État a installé le 2 février 2009 le nouveau Conseil pour la création artistique dont il assurera la présidence avec Christine Albanel. Le producteur Marin Karmitz a été élu délégué général. L’équipe est composée de 12 membres : Henri Atlan, directeur d’études à l’EHESS ; Laurent Bayle, directeur général de la Cité de la musique ; Jacques Blanc, directeur de la Scène nationale de Brest ; Hervé Chabalier, créateur et P-dg de l’agence Capa ; Emmanuel Ethis, professeur en sciences de l’information et de la communication, président de l’université d’Avignon ; Vincent Frèrebeau, fondateur du label indépendant « Tôt ou tard » ; Dominique Hervieu, directrice du Théâtre national de Chaillot ; Emmanuel Hoog, P-dg de l’INA ; Laurent Le Bon, directeur du projet Centre Pompidou-Metz ; Olivier Meyer, directeur du Théâtre de l’Ouest parisien, du Théâtre de Suresnes Jean-Vilar, et du festival Suresnes Cité Danse ; Jean Vinet, directeur du Centre des arts de cirque de Basse-Normandie.

« Silences », l’exposition…
L’exposition « Silences » au musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, dont Marin Karmitz assure le commissariat, retrace l’histoire des propositions artistiques qui ont ajouté la parole, l’écrit ou le son au silence du tableau. À travers une scénographie originale, quinze œuvres datées de 1945 à 1970 ou plutôt 15 rencontres avec des artistes tels que Baselitz, Boltanski, Giacometti, Kantor, Kosuth, Mertz… Du 18 avril au 29 août 2009 (www.musees-strasbourg.org).

Les cinémas MK2, des lieux de vie et de culture
Les champs d’action de la société MK2 sont multiples : production de films, distribution, exploitation de salles (3e réseau sur Paris), édition de DVD et de musique, production TV… Plus que de simples salles de cinéma, le réseau MK2 propose des activités culturelles variées : festivals, expositions, ciné philo, lectures… Marin Karmitz a toujours fait appel à des artistes afin d’assurer à ses établissements cette identité si particulière. Pour le MK2 Bibliothèque, par exemple, Jean-Michel Wilmotte a signé le bâtiment, Sonia Rykiel a dessiné les assiettes du restaurant et le designer Martin Szekely a inventé les Love Seats, fauteuils pour couples. Pour le complexe Quai de Loire : Martial Raysse a réalisé une œuvre en néons pour la façade.

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