Art contemporain

Tacita Dean, de tous temps

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 juin 2003 - 996 mots

PARIS

Malgré une carrière internationale accomplie et une réputation solidement établie, cette jeune artiste anglaise s’offre les frissons d’une première fois à Paris avec une exposition convaincante.

En quelque cinq années, le parcours de Tacita Dean l’a conduite tant dans les salles de la Tate Britain de Londres que dans celles du MACBA de Barcelone, du musée Serralves à Porto et de la Biennale de Venise. On imagine donc rencontrer une artiste sereine et conquérante, prête à s’offrir une rétrospective à la hauteur du nombre impressionnant de ses réalisations. Seulement mademoiselle Dean semble aimer par-dessus tout le risque et a choisi de faire connaissance avec un public français peu au fait de son talent – hormis la présentation de son film Fernsehturm en 2001 chez Marian Goodman à Paris et quelques œuvres égrainées dans des expositions collectives, le travail de cette jeune femme bénéficie d’une diffusion marginale en France – en lui présentant deux nouveaux opus et une sélection de pièces peu médiatiques. En pleine préparation de l’exposition, elle s’inquiète de son choix. Évidemment, on s’attend à voir ses « succès » (Bubble House, Teignmouth Electron, Delft Hydraulics), histoire de comprendre l’engouement du monde de l’art pour les films de cette artiste, douce mais pas naïve, incroyablement douée sans être pour autant prétentieuse. La rencontrer offre une contrepartie troublante à la première vision de ses films. Elle opère avec ses mots comme avec ses images – déroutantes à force d’être simples, opaques par trop évidence, lentes et précises –, un bouleversement physique et émotionnel fort chez le spectateur. Pourtant, il ne se passe pas grand-chose dans ses histoires. Et elle est la seule à être capable de vous faire contempler sous son point de vue immobile, et ce pendant 63 minutes, un troupeau de vaches du Kent, paisiblement installées dans un champ et occupées à brouter tandis que s’accomplit une éclipse totale du soleil. Et alors, quoi ? C’est tout ? Eh oui ! un film comme Banewl n’est que cela, du point de vue de l’intrigue tout du moins. Mais l’intérêt est ailleurs, dans l’attente, dans la déception, rapidement dépassée heureusement, à mesure que se dévoile l’enjeu du film. La réalisation s’épargne les rébarbatives envolées virtuoses de caméra, l’overdose de ralenti ou d’effets spéciaux qui saturent actuellement n’importe quelle image, pour dépouiller le regard, le rendre plus perçant, plus attentif aussi. Pas de dialogue donc, ni de grande histoire, mais un suspense grandissant, une acuité visuelle aiguisée par le déroulement du film. Et puis, Tacita Dean révèle en nous un état de « sur-perception » qu’on ne soupçonnait même pas. Le temps est visible, comme dans ces instants cruciaux où l’œil semble palpiter, le son heurte les tympans, la respiration s’interrompt. L’objectif devient encore plus clair à mesure que le temps change, avec l’arrivée des nuages et du vent. Le temps est alors multiple, climatique ou abstrait, à la fois gros temps ou autre époque, il est tout cela à la fois. Le moment est intense, fragile, rare. L’éclipse, lorsque les oiseaux s’arrêtent de chanter, quand le ciel prend une teinte grisâtre, cristallise à la perfection les obsessions et les passions de Tacita Dean. Faire coexister le présent et l’infini, l’intemporel, faire ressentir le temps, voici la science que cette artiste utilise pour déjouer les mystères de la disparition. En 1999, elle était partie à la recherche du bateau d’un navigateur dont la traversée de l’Atlantique l’avait conduit à sa perte, réalisant un film où l’épave retrouvait un peu de majesté malgré l’échec. Les histoires de naufrages, de perte, ne manquent pas dans ses films, où les temps opèrent comme un charme magique sur l’œil du spectateur, toujours dans l’absence de mot, mais avec pour compagnons, des sons ciselés et essentiels.

Regarder le phénomène d’érosion du temps et des choses à l’œil nu est un événement rare, qu’elle transforme aujourd’hui en rencontre, dans son tout dernier film, Boots. Boots s’appelle en fait
Robert Steane, un homme dont il serait impoli d’aborder l’âge, le jumeau de Tacita Dean car ils sont tous les deux nés le même jour, avec quelques décennies d’écart tout de même. Ce vénérable monsieur est ce que l’on peut appeler un vrai personnage. Claudiquant à cause d’un pied-bot, le visage cabossé par une vie passée entre l’Angleterre et l’Allemagne au temps d’une splendeur révolue, le nez noirci par une tumeur, Boots est devenu tout naturellement le sujet d’un film. Le premier dont le sujet soit une personne physique et non un souvenir. Loin de verser dans la tendance actuelle du documentaire artistique, Tacita Dean a rassemblé tous ses démons dans un lieu serein et magistral, la villa Serralves à Porto. Sans être de la même époque, les deux « acteurs » du film, Boots et la villa, ont fait connaissance au cours d’une balade diffusée en trois projections. Dans un moment unique, déjà révolu, on observe cet homme fatigué dont la démarche rythme la maison vide et lumineuse, promise à une prochaine réfection, une seconde vie, alors que celle de Boots s’érode toujours un peu plus. Sans donner d’inflexion pathétique à son entreprise, Tacita Dean a filmé une nouvelle disparition inexorable. Celle d’un homme, d’une autre époque, d’une histoire, bercée par les changements climatiques, le pépiement des oiseaux, matérialisant un peu plus la préciosité de tels moments, éphémères et éternels.

L’œuvre de Tacita Dean est exigeante, elle demande de l’assiduité, de l’abnégation aussi. Il faut en effet oublier ses réflexes habituels de regardeur passif pour se laisser happer par les histoires sans parole de mademoiselle Dean, dépasser l’attente du spectacle pour que commence enfin le dialogue vivant entre le regard et le temps. L’émotion est alors perceptible, enfin et tellement.

« Tacita Dean », PARIS, musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 av. du président Wilson, XVIe, tél. 01 53 67 40 60, jusqu’au 22 juin. Coffret de 7 livrets avec les textes de l’artiste traduits en français et les contributions de Jean-Luc Nancy, Rita Kersting, Michael Newman, éditions Paris-Musées, 50 euros.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°548 du 1 juin 2003, avec le titre suivant : Tacita Dean, de tous temps

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