Le laboratoire esthetique

L'ŒIL

Le 1 juin 2004 - 1727 mots

« Art contemporain » ? Trop général, cet intitulé dit mal la réalité de l’art vivant : un art abondant, multiforme, mal discernable d’un seul regard, opérant de surcroît de constants glissements. La peinture ? Soit, mais aussi les installations et les performances. La sculpture ? Oui, mais alors avec l’art virtuel, ou bien d’intervention concrète : l’art public et ses formules diverses, intégrées ou non. Sans oublier, ajoutant à la complexité du genre, la croissance prodigieuse de l’« intermédia » (l’utilisation, par un même artiste, de médiums différents) et des créations hybridées : art et design, art et mode, art et architecture, art et économie..., outre celles relevant du « mix » : sampling, technoculture. L’ensemble, à tout coup, fait à l’observateur pressé l’effet d’un fouillis. Impression de désordre, de dissémination symbolique sur fond de dérégulation des pratiques, des poétiques, des signes.

[ L'accomplissement démocratique de l'art ]
Envisagées du côté de la création proprement dite, les choses sont cependant plus simples. L’art ? Il est d’abord et avant tout l’affaire d’une personne, l’artiste, histoire privée et conditionnements compris. Le plus petit commun dénominateur de l’art vivant, faut-il le rappeler, c’est l’artiste de ce temps – sa vie, son approche esthético-sensible du réel, donc son œuvre. D’autant plus légitimement, une fois achevées modernité puis postmodernité, que l’affiliation aux courants ou la nécessité d’approches structurantes, l’une et l’autre devenues anachroniques, ont laissé place à la revendication démocratique de l’autogénération. Dans le cadre d’une installation où son lit trône en bonne place, Tracey Emin nous convie à prendre connaissance de tous ceux avec qui elle a dormi depuis sa naissance (Everyone I Have Slept With 1963-1995). Alain Bublex, lui, invente une ville, sa ville, Glooscap, à laquelle il donne topographie, plans et vie propre, quand il ne projette pas, avec sa Plug City (ill. 8), de reconfigurer nos cités en en reconnectant dans un ordre différent les divers éléments. Simone Decker, à même l’espace public, présente de curieuses sculptures : voir son énorme Chewing Gum in Venice, surplombant une rue de la Sérénissime. Olafur Eliasson (ill. 1, 2) goûte de reproduire des phénomènes naturels (le brouillard, un coucher de soleil…), quand Erwin Wurm, en professeur mal embouché, nous offre des leçons de mauvaise conduite sociale. Autant d’individus, autant de propositions moins universalisables que jamais. Effervescence de la « solitude organisatrice » bachelardienne.
La création proprement dite ? Elle relève bel et bien des individualités, plus que d’un système ou de ces forts déterministes comportements types – suivisme, entrisme, collusion avec la critique ou l’institution… – qu’aime tant cataloguer la sociologie. Artiste ? Autant dire pratiquant d’un monde réel dont il s’agit d’offrir une figure, un scénario, une expérience de la présence et ce, à rebours d’emphase et si possible hors dépendance aux signes dominants. Andrea Zittel (ill. 3, 4), une semaine durant, s’enferme en se coupant de l’extérieur. Uri Tzaig fait jouer un match de football avec deux ballons. ZEVS, que dérange la publicisation étouffante de l’espace public, se fait un devoir d’en corriger l’apparence, sans autorisation, en vandalisant la publicité… Cette subjectivation génératrice de symbolisations « micro », validant l’individualisme, peut déranger. Ne fait-elle pas des arts plastiques un univers d’attitudes poétiques « archipéliques » (Édouard Glissant), cohabitant comme autant d’îlots dérivants ? Jetant le doute sur les postures de gloire, ne convie-t-elle pas à instiller dans nos constructions mentales, toujours éprises d’héroïsme, un ordre symbolique faible ?

[ Entre combine et combinatoire ]
Telle semble bien être pourtant, à prendre ou à laisser, l’essence de la créativité contemporaine, solipsiste quoiqu’attentive à l’ordre des faits et des discours. Une créativité cultivant aussi le goût des parcours biais, et des parasitages. Le dénote sa disposition au déplacement, privilégiant à l’envi l’esthétique du « dé » (désorientation, dégagement, désorganisation, désintégration…). De manière exemplaire, la courte vidéo Dévoler, signée Pierre Huyghe, montre l’artiste entrant dans un magasin non pour acheter mais pour y déposer quelque chose sur un rayon, contre toute logique. Autre disposition : l’appropriation, fort banalisée depuis Duchamp et ses ready-made, dominante dans la création de type remix. Wang Du recalibre en trois dimensions, en sculpteur, des images empruntées à l’actualité et aux médias. Au plus loin du pathos, la peinture d’un Stéphane Dafflon (ill. 5, 6) ou d’un Damien Béguet recycle l’économie visuelle des logos d’entreprise. Cette poétique des contrepoids, plus que des contredits, suit l’axe d’une subversion en douceur des valeurs. Les pouvoirs de l’artiste, à l’ère du spectacle triomphant, seraient limités ? Qu’à cela ne tienne, la capacité à jouer des signes, elle, reste intacte.
La modernité aimait les concepteurs ? Et la postmodernité, son heure venue, les copieurs satisfaits et cyniques ? L’âge contemporain de l’art, de façon synthétique, assume le fait que l’artiste, pour l’essentiel, combine. Dans les deux sens du terme. La combine comme moyen astucieux et souvent déloyal, dit le dictionnaire, pour parvenir à ses fins. Mais la combinatoire, aussi bien, qui renvoie à l’univers mathématique des probabilités : arrangement, combinaison, permutation. Mouliner la culture acquise, en l’occurrence, n’est pas assez. Il conviendra encore d’y inscrire un rapport spécifique de reconfiguration, personnel parfois jusqu’à l’autisme. Art de la réalité revisitée, réinvestie sur tous les modes. Steven Pippin, épris de technique, se réapproprie les expériences fondatrices de la science en les reproduisant méthodiquement. Pierre Joseph (ill. 9), adoptant la position de l’essayeur, réapprend : la langue japonaise, ou comment l’on fabrique un bateau… Jacques Lizène, par un pianiste, fait jouer du Mozart à l’envers, Lizène qui entend au passage, en initiateur de l’Art nul, que chacune de ses œuvres exprime la pire nullité, ou l’incongruité, sur le mode certes d’un statement mais alors fort peu arrogant, sans rien du classique manifeste des modernes. Les architectures parfaites, immeubles d’habitation ou bureaux modernes, qu’expose Thomas Demand sont le signe d’un environnement maîtrisé, à la mesure de notre capacité à rationaliser le monde. En vérité, des photographies de maquettes, un subtil simulacre. Tout est, moins que faux, redonné à la représentation, le second degré de sens évacue le premier, hors propos. L’art ne prétend plus à l’expertise, aux énoncés de vérité, au supersigne. Une procédure d’accompagnement critique d’un monde en devenir, plutôt.

[ Le sens ? ]
Cette ambition mesurée mais tenace énerve, on le sait. Certains trouvent l’art vivant décevant, erratique, gratuit, superficiel, élitiste. Point de vue recevable, et c’est heureux, paradoxalement. L’artiste propose, à son niveau, sans prétendre faire de son territoire singulier l’aire d’un partage majeur, un lieu stricto sensu commun. Alors oui, les formes, souvent, s’avèrent retorses, mal lisibles, à bonne distance des spectacles normés. Poétique du maintien en lisière. Cet art-là génère une esthétique propre, à la fois dedans et en dehors. Hétéronome par ses thèmes, qui empruntent massivement à la loi de l’Autre (le réel et l’actualité, la société et l’acquis culturel, les images publiques : la vie même), il se veut autonome par ses formes. La gêne que procure l’art le plus contemporain provient en large part d’une frustration. Non toujours soucieux de séduire, celui-ci prive fréquemment le spectateur du plaisir esthétique, cette « délectation » que Poussin, on s’en souvient, posait comme la finalité de l’art. Tout autant l’art actuel, à l’inverse, s’y entend-il pour en rajouter dans le registre de la séduction. Mais c’est alors pour en rendre les ressorts suspects — entre autres, les sculptures kitsch de Jeff Koons, aspirant notre désir d’aimer mais l’humiliant en en révélant la nature clicheteuse. Offrir au spectateur, dans cette partie, amour ou désamour, pur plaisir ou simple déplaisir serait sans doute trop peu. C’est aux conditionnements de la réception esthétique, plutôt, qu’entend s’en prendre l’artiste, jusqu’à se faire désagréable, au besoin. Telle vidéo de Bruce Nauman montre, carré dans des WC, un clown soumis à une torture mentale. Doningan Cumming fait du nu avec des modèles féminins du quatrième âge, au corps flétri. L’important : mettre en tension ce que revendique la norme esthétique, émotion sensible comme beauté, plaisir comme rendu net de l’œuvre.
Autre frustration : celle du sens. Les mannequins que photographie Natacha Lesueur arborent de curieuses coiffures, composées de pâtes alimentaires ou de tranches de jambon. Évoquent-elles la réalité, les peintures de Luc Tuymans sont à dessein évanescentes, et celles de Philippe Cognée rendues floues par un obstiné travail de dégradation volontaire. Olaf Nicolai expose la sculpture gonflable d’une basket géante de marque Nike. Comprenne qui pourra. Les broderies de Ghada Amer ? Sous leur apparence de travaux d’aiguille esthétisants, ces dernières réitèrent en sous-main une imagerie pornographique. Et ainsi de suite, curieux triomphe de l’aberration, en apparence élue reine de cet univers laconique. La signification de ces propositions ? Ouverte sans mesure, elle s’avère prompte à fourbir l’impression de ce « n’importe quoi » dont se gargarisent les contempteurs de l’art contemporain. Plus productivement, elle gagnera pourtant à être perçue comme l’effet d’une réserve. Outre son propre doute sur le « sens », et sa difficulté à qualifier en maître penseur le monde où il vit, l’artiste opère comme un transformateur. Du sens passe à travers lui, qu’il capte et esthétise, non forcément le Sens avec majuscule. Esthétique potentielle, plus que close.

[ L’ère du plus ]
Estimer comme certains, observateurs sidérés de l’amplification artistique, qu’il y aurait à la fin « trop » d’art – sous-entendu : et pas assez de sens, de qualité, de beauté ? Ce jansénisme mental, recevable, n’invalide toutefois pas la réalité, celle d’une croissance exponentielle des formes plastiques ne devant ni au hasard ni au caprice. Relativité des normes, jeux poétiques infinis et sans cesse relancés : l’anomie réglant dorénavant le champ de la création plastique ne peut que produire cette conséquence, l’emballement du vocabulaire et du langage de l’art. La dissolution de la définition de l’art, en parallèle, intensifiant de son côté la malléabilité des options artistiques.
Le tout produit ce résultat : la plus intense créativité plastique qu’ait connue, de mémoire d’homme, l’histoire culturelle.
Une prolixité gage non de fuite en avant mais d’une fortune esthétique déjà prouvée. On préférera, en ces lignes, s’en réjouir, plutôt que le déplorer.

Paul Ardenne, bibliographie sélective

- Art, l’âge contemporain, une histoire des arts plastiques à la fin du xxe siècle, éditions du Regard, 1997, dernière rééd., 2003. - L’image corps. Figures de l’humain dans l’art du xxe siècle, éditions du Regard, 2001. - Un art contextuel, Flammarion 2002 (épuisé). - L’art dans son moment politique, écrits de circonstance, La Lettre volée, 2000.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°559 du 1 juin 2004, avec le titre suivant : Le laboratoire esthetique

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