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Givenchy

Les beaux-arts dans le sang

L'Oeil - n° 592 - Juin 2007

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Il appartient à la légende. Couturier de talent, son nom est associé au glamour de son égérie Audrey Hepburn. Cet homme raffiné, issu d’une famille d’artistes, est aussi un grand collectionneur.

Arrière-petit-fils d’un décorateur d’opéra et amant de Juliette Drouet, petit-fils d’un peintre élève de Cabanel et de Baudry… Hubert de Givenchy a sans doute hésité en choisissant la haute couture, activité qui ne lui a pas empêché de devenir un collectionneur et un mécène de grand style…

Le fourreau noir que vous avez dessiné pour Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s a atteint des records chez Christie’s pour une robe de cinéma (693 000 euros en décembre dernier). S’agit-il d’une consécration pour l’artiste que vous êtes ?
En fait, c’est l’image d’Audrey qui s’est bien vendue. Elle n’a pas vieilli, elle incarne toujours le glamour, la grâce, la beauté, la jeunesse. La marque de prêt-à-porter Gap se sert même de son image encore aujourd’hui !

Audrey Hepburn a déclaré : « Je dépends de Givenchy comme les Américains appartiennent à leur psychiatre. » Qu’est-ce qui vous a lié à ce point à votre muse ?
Je l’ai rencontrée alors qu’elle cherchait un couturier français pour l’habiller dans Sabrina. Depuis, elle est restée ma plus fidèle ambassadrice à travers le monde. Elle m’a demandé des vêtements pour ses films Funny Face, Love in the afternoon, Breakfast at Tiffany’s, How to steal a million… Elle avait un style, une personnalité à part, avec sa démarche, son air de gamine pétillante. Audrey était l’élégance pure. Les robes qu’elle a portées sont encore exposées aux États-Unis, en Europe, en Australie, au Japon…

C’était aussi quelqu’un de très engagé, êtes-vous sensible à cela ?
Elle avait été marquée par la séparation de ses parents, puis par l’occupation allemande, les atrocités commises contre les enfants. D’où son engagement en faveur de l’Unicef, car elle ne pouvait pas supporter de voir souffrir les enfants. Elle était très disciplinée, pointilleuse, comme moi qui ai reçu la rigueur d’une éducation protestante. J’essayais d’adapter mes dessins à ses désirs.

Aujourd’hui encore, vous aidez son fils qui perpétue son action et d’autres causes humanitaires…
Je suis très croyant et militant. J’ai une sorte de reconnaissance pour la vie, pour les privilèges qu’elle m’a apportés. Dominique Lapierre, auteur de La Cité de la joie et fondateur de l’association Action pour les enfants lépreux de Calcutta, est un ami, j’admire la cause qu’il défend en Inde. Je lui ai fait don de cette robe noire et j’ai pensé la mettre aux enchères afin qu’elle lui rapporte davantage. Christie’s l’avait estimée entre 50 000 et 60 000 euros. Tiffany à New York la voulait, de même qu’un musée au Japon. C’est finalement Bernard Arnault, président de LVMH, qui l’a acquise. Cette robe est ainsi revenue chez Givenchy, qui est dans le giron de son groupe. Dominique Lapierre va construire douze écoles et des puits pour fournir de l’eau aux enfants. C’est tout ce qu’Audrey aurait souhaité.

Comment êtes-vous arrivé à la haute couture ?
Grâce à ma famille, ma mère en particulier car j’ai perdu mon père à l’âge de deux ans. Elle m’a inculqué des principes, une ligne de conduite et m’a permis de me lancer dans la couture à une époque où ce choix était mal vu. Je n’étais pas un élève très brillant, sauf en histoire – j’étais déjà passionné par l’architecture – et en dessin, ma matière de prédilection.
J’ai découvert dans les magazines le travail de l’illustrateur René Gruau, j’ai été fasciné par ses silhouettes. Pendant les cours, je couvrais mes cahiers d’esquisses. Mon goût pour le croquis de mode et les tissus, l’élégance des femmes de mon entourage, les patrons Marie-Claire de mes cousines, ont joué un rôle déterminant dans ma vocation. Dès dix-sept ans, je voulais entrer chez Balenciaga, un visionnaire qui représentait pour moi la pureté des lignes, la force des volumes. Je n’imaginais pas qu’un jour, il deviendrait mon meilleur ami.

Étiez-vous déjà sensible à l’art ?
J’avais commencé les Beaux-Arts. Je suis issu d’une famille d’artistes. Ma mère Béatrice avait un aïeul, Pierre-Adolphe, qui fut peintre et administrateur des manufactures des Gobelins et de Beauvais. Son fils Jules, mon grand-père, après avoir été l’un des élèves de Cabanel et de Baudry à l’École des beaux-arts de Paris, devint à son tour un peintre de renom avant de prendre la direction des deux manufactures. Très influencé par son ami Camille Corot, il aimait faire poser sa progéniture dans toutes sortes de vêtements remontant au règne d’Henri III ou de costumes folkloriques des cinq continents, ses
collections personnelles. Dans son atelier, cet amateur d’art rassemblait ses acquisitions, mais aussi les cadeaux qu’on lui offrait en tant qu’administrateur de la manufacture, en provenance du monde entier. À sa mort, en 1919, ses collections ont été dispersées. Dix-huit camions sont partis pour la salle des ventes !
Marguerite, ma grand-mère, était la fille de Jules Diéterle, l’un des décorateurs de théâtre et architectes d’intérieur les plus fameux : il avait participé à la construction du château de Monte-Cristo, édifié pour Alexandre Dumas, et avait présidé l’Union centrale des arts décoratifs. Ma mère connut donc dès son jeune âge les amis artistes de ses parents, tels que le peintre Jean-Paul Laurens – on peut voir au Louvre son Excommunication de Robert le Pieux –, ou son parrain, Paul Baudry, à qui l’on doit le foyer de l’Opéra de Paris et le château de Chantilly.

Vous avez été bercé par les épopées historico-artistiques de vos aïeux ?
J’appréciais en particulier l’évocation de mon arrière-arrière-grand-père, Charles Séchan, décorateur d’opéra renommé sous Napoléon III, qui avait eu Juliette Drouet pour maîtresse avant de la présenter à Victor Hugo. Ma grand-mère me parlait avec luxe de détails, de l’impératrice Eugénie en toilette d’apparat dans sa loge à l’Opéra, ou de Camille Corot que Pierre-Adolphe Badin avait rencontré à Rome, en 1835. Le peintre aimait séjourner à Beauvais et trouvait l’inspiration au cours de longues marches avec le jeune fils de son hôte, Jules Badin, témoin privilégié de la composition de L’Église de Marissel, un paysage que l’on peut découvrir au Louvre.
Mais une de mes joies suprêmes, c’était lorsque ma grand-mère ouvrait les placards où elle conservait les collections de costumes de mon grand-père. Reconnaître les différentes textures m’enchantait. Ces effets n’étaient sortis que rarement, pour les aérer – chacun était libre alors de se déguiser avant de poser pour une photographie avec Marguerite – ou pour les bals costumés donnés à la maison.

Parmi vos souvenirs d’enfant, vos promenades avec votre mère dans les boutiques de mode occupent-elles une place prépondérante ?
Sachant combien j’aimais la mode, ma mère m’emmenait choisir des tissus au Printemps ou aux Trois Quartiers. En 1937 fut inaugurée à Paris l’Exposition universelle des arts et techniques. Le pavillon de la haute couture, placé sous la présidence de Jeanne Lanvin, regroupait
d’illustres maisons. J’ai surtout apprécié les extravagances de Schiaparelli et les drapés grecs d’Alix, future madame Grès.
Cette manifestation reflétait la dégradation de la situation politique internationale, mais j’avais dix ans et je ne m’en rendais pas compte. Dans le pavillon espagnol, Picasso présentait son Guernica, en hommage aux victimes de la guerre civile… Dans le pavillon nazi, on vendait l’effigie d’Adolf Hitler sous forme de carte postale… Mais, pour moi, l’Allemagne était avant tout représentée par la beauté des statues d’Arno Breker !

Après la guerre, vous êtes déterminé à devenir couturier. Comment le clan Givenchy a-t-il réagi ?
Maman m’a dit : « Si tu ne regrettes rien fais-le, mais fais-le bien. » Elle a accepté que je n’aie pas un destin ordinaire. Je me suis rendu chez Cristobal Balenciaga, mes croquis sous le bras, mais je n’ai pas réussi à le rencontrer. Une amie de Beauvais, Jacqueline Janet, résolument d’avant-garde, m’a porté chance. Elle s’habillait chez Jacques Fath et lui a téléphoné. Il m’a engagé.
Je relevais les dessins des patrons, comme des aquarelles ; il n’y avait pas de photos. J’y suis resté un an puis je suis allé chez Robert Piguet, un couturier au bon goût classique, d’origine suisse. Un mannequin m’a mis en relation avec Christian Dior, qui envisageait de créer sa maison. En attendant, celui-ci m’a conseillé de travailler chez Lelong, une grande maison qui comptait alors 2 500 ouvrières. Enfin, j’ai rejoint Elsa Schiaparelli, place Vendôme. L’ambiance y était très « haute couture » avec des vendeuses mondaines, des princesses déchues aux précieux carnets d’adresses. Je me suis occupé de la boutique où l’on vendait des blouses légères, des pantalons, des accessoires. Je me suis dit que j’allais essayer de monter ma propre maison pour mes vingt-cinq ans et de proposer des vêtements élégants et faciles à porter.

C’est ce que vous faites en 1952 et vous révolutionnez la mode en lançant les « séparables », des jupes légères et des blouses en coton brut, puis en 1954 nouveau succès avec votre prêt-à-porter de luxe. Quelles personnalités célèbres avez-vous habillées ?
Outre Audrey Hepburn, à qui j’ai dédié mon premier parfum, L’interdit, il y a eu Greta Garbo, Lauren Bacall, Marlène Dietrich, Grace de Monaco, BB, Jean Seberg, Elizabeth Taylor après son film Cléopâtre. Jackie Kennedy a été une de mes fidèles clientes.

Votre hôtel particulier ressemble à un musée du xviiie avec des murs couverts de tableaux jusqu’au plafond, des objets d’art partout, des meubles Louis XIV. Quand avez-vous commencé à collectionner ?
Quelques années après l’ouverture de ma maison de couture, très vite j’ai eu un bureau à New York. L’épouse de monsieur Paul Mellon, fils du fondateur de la National Gallery of Art et amateur d’art, m’envoie un jour une carte postale représentant un tableau de Rothko. L’artiste venait de mourir un an auparavant et elle me proposait d’aller visiter son atelier. Il y avait huit cents tableaux à touche-touche ! Madame Mellon en a acheté quatorze et moi un, de grande taille, vert, violet et rouge. C’est ma première œuvre ­contemporaine.
J’ai aussi beaucoup de meubles français des xviie et xviiie siècles.

Où vous procurez-vous ces œuvres ?
Souvent les objets viennent à moi. Des amis grands collectionneurs quittent Paris et me demandent si certaines pièces m’intéressent. J’ai fréquenté à une époque le salon littéraire de Misia Sert où je croisais beaucoup d’artistes. Au décès de cette collectionneuse, ses objets ont été vendus, dont une armoire Boulle que j’ai acquise.
C’est bien également d’acquérir les tableaux d’un artiste à ses débuts, lorsqu’ils vous touchent. Actuellement, je ne connais pas la jeune création contemporaine. Il y a une génération d’œuvres que je ne comprends pas. Mais on peut changer d’avis. Fernand Léger, il y a quelques années, ne faisait pas partie de mes favoris.
Je recherche des œuvres auxquelles je suis sensible et qui forment toutes ensemble une certaine harmonie, une unité. Dans la couture c’est pareil, il faut qu’un tissu s’harmonise avec une forme. J’aime vivre au milieu de mes coups de foudre : Henry Moore, Braque, Miró, Picasso…

Donateur des Musées nationaux, vous êtes impliqué dans divers projets muséographiques. Pourquoi ?
À dix-sept ans, je n’ai pas eu le temps de m’éduquer comme je l’aurais voulu. Faire partie de la Société des amis de Versailles, par exemple, c’est une éducation à l’art : on examine les objets reçus en dation,
les œuvres à la vente, car beaucoup de pièces originellement à Versailles ont
disparu. On m’a aussi proposé d’entrer au directoire de Christie’s pendant quatre ans : c’était passionnant de découvrir certaines œuvres, un vrai roman !
Je suis président de la fondation Cristobal Balenciaga car c’était un dieu pour moi ! J’essaie de récupérer le plus possible de robes créées par ce génie de l’architecture de mode pour constituer un musée en Espagne. Je soutiens aussi Antoinette Roze qui fabrique de magnifiques tissus à Tours et veut créer un musée de la soie.

Êtes-vous nostalgique d’une époque révolue dans la haute couture ?
J’ai eu la chance de vivre une période extraordinaire. Nous faisions de l’art et c’était fascinant. Comme Balenciaga, Dior, Grès… Les clientes conservaient précieusement leurs robes. Aujourd’hui, les petites valises d’avion ont remplacé les vastes malles de bateau. Les stars portent des robes mal foutues mais hors de prix. C’est même indécent parfois. Des fois, je rêve que je fais encore des collections…

Martine Robert

Biographie

1927 Hubert James Taffin de Givenchy naît à Beauvais. 1952 Il crée sa maison de couture et devient le symbole du chic décontracté. 1953 Rencontre avec Audrey Hepburn. Elle incarne son idéal féminin. Leur complicité durera quarante ans. 1954 Givenchy est le premier couturier à proposer du prêt-à-porter de luxe. 1957 Audrey Hepburn lance son parfum. 1988 Givenchy rejoint le groupe LVMH. 1995 Prend sa retraite. 1997-2002 Président du conseil de surveillance de Christie’s France. 2007 Membre du comité stratégique de Lasartis (conseil en objets d’art).

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