Art contemporain

Premières monographies

Par Françoise Chaloin · Le Journal des Arts

Le 28 février 2012 - 751 mots

Visions scénographiques, logique capricieuse et fabricateurs de pièges
animent cette sélection d’ouvrages rétrospectifs.

Parmi la production éditoriale à la fois pléthorique et pointue des éditions JRP Ringier (Zurich), figure une excellente et rare monographie sur l’artiste trop tôt disparu Guy de Cointet, dont on a pu voir l’an dernier une belle exposition au Centre d’art Le Quartier, à Quimper (lire le JdA no 343, 18 mars 2011). Né en 1934 à Paris, il part en 1965 pour New York, fréquente la Factory d’Andy Warhol avant de devenir l’assistant de Larry Bell, qui signe là une touchante préface. L’essai de Marie de Brugerolle détaille ensuite, en quatre chapitres très documentés, la vie et l’œuvre de ce « Duchamp de Los Angeles », où Cointet s’installe à la fin des années 1960. Son travail, nourri de son goût pour les anecdotes, les malentendus ou la « physique amusante », mais aussi pour la culture télévisuelle, glisse progressivement de dessins cryptés faits de lettres et de mots – finement reproduits dans l’ouvrage – à la scène. Dès 1973, ses performances théâtrales, des spectacles non moins drôles que « surréalistes », toujours très composés, mettent des acteurs en présence d’objets sculpturaux, tandis que le texte résonne comme un matériau sonore. Jouées dans la décennie qui suivra, du Guggenheim Museum à New York au Théâtre du Rond-Point à Paris, elles continuent à l’être aujourd’hui, bien après son décès en 1983.

Ce sont d’autres scènes qu’Isabelle Cornaro construit dans ses œuvres, à l’aide d’objets ready-made souvent décoratifs, utilisés en tant que « motifs » et « éléments graphiques » selon les termes de la jeune artiste française. La même maison d’édition suisse lui consacre une première monographie, à laquelle s’associent la Fondation d’entreprise Ricard et le Magasin, à Grenoble, à l’occasion de sa prochaine exposition à l’été 2012. La question : « Comment être au plus près de la polymorphie et de la polysémie des choses ? » reste pour Cornaro inscrite dans le cadre traditionnel de la représentation de l’espace. Elle n’en explore pas moins ses différents modes, que ce soit dans le passage d’un médium à l’autre ou au sein d’un même dispositif, y invoquant tant le baroque que l’abstraction. Des reproductions soignées et des textes critiques fouillés (Vivian Sky Rehberg, Glenn Adamson) ainsi qu’un entretien avec l’artiste éclairent intelligemment ce travail complexe, à la fois élégant et cultivé.

Caprices et exercices
C’est aussi pour Natacha Lesueur une première que de bénéficier d’un catalogue rétrospectif de son œuvre. Celui-ci est publié par le Musée d’art moderne et contemporain (Mamco) de Genève, dont la politique éditoriale n’est pas le reflet de l’actualité des expositions, même si l’artiste y a récemment exposé. La photographe s’est fait connaître à partir des années 1990 par ses compositions, alors qu’elle recouvre des parties du corps (visages, jambes ou chevelures) de charcuterie, légumes, sushis et gélatine. L’ouvrage livre cependant une vision beaucoup plus complète de son œuvre, jusqu’à sa réinterprétation à l’exotisme exacerbé des portraits de la chanteuse Carmen Miranda, tandis que l’essai de Thierry Davila la rattache non pas au body art, mais aux catégories esthétiques de la « merveille » et du « caprice », manifestation de la libre imagination. Publié aux éditions Le bleu du ciel (Bordeaux) à l’occasion de son exposition (jusqu’au 7 mai) au Musée Jean-Cocteau - Collection Séverin Wunderman, à Menton, le catalogue de Jean Sabrier rend enfin justice à cette œuvre discrète et savante. L’artiste se livre dès la fin des années 1970 à une plaisante « suite d’exercices visuels » – selon la formule de Bernard Noël, auteur de l’un des textes –, confectionnant des objets à partir de la peinture renaissante italienne. Il réactualise ainsi le mazzochio, cette coiffe circulaire à facettes inventée par Ucello pour expérimenter la perspective. Autre figure inspiratrice, Marcel Duchamp : sa Broyeuse de chocolat, que Sabrier a un temps « animée », accueille ici la projection anamorphosée de la Bataille de San Romano d’Ucello.

MARIE DE BRUGEROLLE, BELL LARRY, GERARD WAJCMAN. GUY DE COINTET, éd. JRP Ringier, Zurich, 2011, en coll. avec la Succession Guy de Cointet, 160 p., relié, 76 ill. coul., 26 ill. n & b, 32 €, ISBN 979-3-03764-068-5

GLENN ADAMSON, ALICE MOTARD, VIVIAN SKY REHBERG. ISABELLE CORNARO, éd. JRP Ringier, 2011, 64 p., relié, 56 ill. coul., 25 €, ISBN 978-3-03764-209-2

NATACHA LESUEUR. SURFACES, MERVEILLES ET CAPRICES, éd. Mamco, Genève, 2011, 208 p., 151 ill., 32 €, ISBN 978-2-94015-948-2

JEAN SABRIER, LE BLEU DU CIEL, Éditions Coutras, 2011, 84 p., 20 €, ISBN 978-2-915232-77-6.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°364 du 2 mars 2012, avec le titre suivant : Premières monographies

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