Art contemporain

Japon

Lee Ufan entre mer et montagne

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 9 juin 2010 - 672 mots

Le mécène Soichiro Fukutake a inauguré, le 30 mai, un musée consacré au peintre sur l’île de Naoshima. Une réussite.

NAOSHIMA (JAPON) - Inauguré lors d’une cérémonie shinto le 30 mai, le Musée Lee Ufan vient s’ajouter au chapelet des institutions créées depuis vingt ans par l’homme d’affaires et collectionneur japonais Soichiro Fukutake sur l’île de Naoshima (mer intérieure de Seto).Si la plupart des musées récemment construits en Occident pâtissent d’une architecture grandiloquente étouffant les œuvres, celui dédié à l’artiste coréen Lee Ufan échappe à ce travers. On devine d’emblée une connivence entre ce dernier, l’architecte nippon Tadao Ando, et le mécène de l’opération. Plutôt que de céder au gigantisme, les trois maîtres d’œuvre ont privilégié une structure de petite dimension, d’à peine 443 mètres carrés. "Pourquoi ferait-on grand ? Plus un bâtiment est petit, plus l’émotion du visiteur est intense. Dans un grand espace, les sentiments sont plus dilués", nous a indiqué Ando. Au lieu de s’imposer au magnifique paysage de l’île, la construction s’inscrit harmonieusement dans la vallée, lovée entre la mer et les montagnes. Mais surtout, elle reste mystérieuse, car la majeure partie de l’édifice est souterraine. "Je voulais quelque chose qui relève à la fois de la grotte, comme celles d’Altamira, et du refuge, confie Lee Ufan. L’idée d’une tombe mais aussi l’intérieur d’une femme qui est un lieu secret, une histoire de la naissance et de la mort."

De prime abord, le regard bute sur un rideau de trois murs étirés en longueur, dont la stricte horizontalité est atténuée par l’élancement d’un mât en béton planté devant le musée. Ces murs cadrent deux couloirs en plein air qu’il faut emprunter avant d’arriver à l’entrée à proprement parler de l’édifice. Les deux corridors, que l’on peut parcourir à son rythme, marquent les prémices d’un voyage initiatique, mise en condition mentale permettant de nous délester peu à peu des scories du quotidien. La première salle offre une minirétrospective du travail de Lee Ufan de 1974 à 2009. Trop chargé, l’accrochage manque toutefois de la respiration caractéristique de l’artiste coréen. Les peintures, notamment celles très physiques et moins connues du début, auraient gagné à être réparties dans deux salles. Mais ce sentiment de trop-plein est atténué par les espaces suivants.

Dans la sombre "salle du silence", éclairée à certaines heures du jour par un étroit rectangle lumineux perçant le plafond, le visiteur entame son expérience de la transcendance. Un bloc de rocher faisant face à une plaque brunie d’acier Corten se dérobe à tout commentaire. Pour Lee Ufan, ce premier sas permet de nous délester de nos maux, avant de jeter par-dessus bord l’idée de matière, dans l’espace suivant, le plus grand et lumineux du musée. Trois wall paintings caractéristiques du créateur invitent à la méditation. La visite du bâtiment semble courte, mais le spectateur ne reste guère sur sa faim. Bien au contraire, il se sent envahi d’un sentiment rare de plénitude. Ce parti pris du less is more ne fait que corroborer la philosophie animant depuis toujours Fukutake : "N’y a-t-il pas quelque chose de fou dans le monde actuel ? s’interroge-t-il. Ne faut-il pas faire une pause ?"

De nouveaux projets pour l’île de Teshima

Après avoir fondé le Chichu Art Museum (renfermant des œuvres de Claude Monet, James Turrell et Walter De Maria), le Benesse Art Site et différents pavillons répartis sur l’île de Naoshima, l’homme d’affaires et collectionneur Soichiro Fukutake inaugurera le Teshima Art Museum sur l’île de Teshima, au moment du festival Art Setouchi en juillet. Réalisé par l’architecte Ryue Nishizawa, ce bâtiment ressemblant à une grande flaque d’eau abritera une installation de l’artiste Rei Naito. Plus proche de la mer, un autre lieu abrite déjà les archives du cœur de Christian Boltanski. Un long couloir obscur, ponctué de flashs lumineux au diapason des pulsations cardiaques, saisit littéralement le visiteur au cœur. Pour donner pleinement le sentiment de fragilité et de mémoire, cet espace de vie et de mort aurait sans doute gagné à être aussi souterrain que le Musée Lee Ufan à Naoshima.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°327 du 11 juin 2010, avec le titre suivant : Lee Ufan entre mer et montagne

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