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Polémique

Les chercheurs virés du Louvre

Toujours aussi flou, géré par le seul Musée du Louvre, le projet du Centre d’études, de conservation et de restauration du patrimoine à Cergy-Pontoise suscite une levée de boucliers chez les scientifiques.

Le Journal des Arts - n° 327 - 11 Juin 2010

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Géré par le seul Musée du Louvre, le projet de Centre d’études, de conservation et de restauration du patrimoine, prévu en 2015 à Cergy-Pontoise, pourrait porter un coup dur à la recherche française. Prié de quitter le Louvre pour le Val-d’Oise, le Centre de recherche et de restauration des Musées de France doit essuyer le départ de la cellule du CNRS, hostile à l’opération.

PARIS - « Il n’est pas nécessaire de nous détruire pour construire à Cergy ! » La formule revient en boucle au sein du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), qui doit quitter le Louvre pour rejoindre le futur Centre d’études, de conservation et de restauration du patrimoine (CECRP) prévu à Cergy-Pontoise d’ici à 2015. Née de la nécessité de créer des réserves pour les grands établissements parisiens (le Louvre, Orsay, les Arts décoratifs…), l’initiative s’est transformée en un ambitieux centre de formation, d’étude et d’analyse des collections nationales, autour des activités du C2RMF, de l’Institut national du patrimoine et du laboratoire de recherche des Monuments historiques. Dans le cadre de ce projet, entièrement chapeauté par le Louvre parce que le financement serait assuré à 80 % par la manne due à sa future annexe à Abou Dhabi, le C2RMF, qui emploie près de 180 personnes, a été prié de «libérer» les espaces qu’il occupe au Louvre, particulièrement les étages du pavillon de Flore où se situent les ateliers de restauration.

Dès le début du projet, les équipes du C2RMF ont toujours dénoncé les incohérences de cette vaste entreprise destinée à répondre, selon eux, de façon purement comptable, aux mesures drastiques imposées par la Révision générale des politiques publiques. Le calcul est simple : une délocalisation implique la perte d’au moins 30 % du personnel, et chez les chercheurs, le chiffre pourrait atteindre 80 %… «Depuis leur inauguration en 2000, la direction du Louvre voulait récupérer l’espace des ateliers de restauration qui avaient délogé la galerie de peinture espagnole. La DMF [direction des Musées de France] a accepté à condition que le laboratoire de recherche suive», résume un scientifique. Le projet offrait ainsi l’occasion de répondre aux ambitions du Louvre. Et de parer à la menace de crue centennale qui pesait sur les réserves des établissements en bordure de Seine tout en résolvant leur problème chronique de manque d’espace. «Le Louvre avait besoin d’un lieu de stockage, mais comme cela n’intéressait pas les communes, ils ont emballé les choses pour vendre un beau paquet attrayant. À quelques rares exceptions, les œuvres destinées à Cergy sont mineures», ajoute un conservateur.

Concrètement, le Musée du Louvre y enverrait les grands formats peints ou ceux du fonds d’art graphique (qui demeure en majorité à Paris), les cuivres de la chalcographie, quelques peintures du XIXe siècle, les cadres et socles des sculptures, et les fins de série du fonds archéologique. Le Musée des arts décoratifs, qui a déjà beaucoup déposé en région, se délesterait de séries de mobilier, l’École nationale supérieure des beaux-arts, des moulages de ses étudiants, et le Musée d’Orsay, de ses peintures académiques. Seuls le Centre Pompidou et le Fonds national d’art contemporain pourraient déposer des pièces significatives permettant de construire un programme de recherche cohérent autour des nouveaux matériaux de l’art contemporain, domaine quasi vierge de la restauration où la demande se fait pressante.

Refus du CNRS
Au C2RMF, la tension monte. La directrice, Christiane Naffah, a jeté l’éponge, et est partie le 31 mai, suivie de l’administrateur général de la maison, Yannick Loué. Dans un courrier électronique envoyé aux personnels du centre, Christiane Naffah a avoué son impuissance à gérer la situation. D’après nos informations, elle irait rejoindre le Centre des monuments nationaux. Pour l’heure, personne n’a été officiellement nommé pour la remplacer, mais Marie Lavandier, actuelle directrice adjointe du département du Patrimoine et des collections au Musée du quai Branly, serait pressentie pour reprendre le flambeau. Une chose est sûre, le ou la nouvelle responsable n’aura pas la tâche facile vu la tournure que prennent les événements. L’équipe de treize chercheurs de l’unité de recherche du CNRS, intégrée au C2RMF depuis 1996 et dirigée par Philippe Walter, a, en effet, fait savoir qu’elle n’irait pas à Cergy. « Il n’y a pas de projet de recherche pour Cergy-Pontoise. Nous avons réussi à créer une structure très forte, reconnue dans le monde entier. Notre recherche s’est développée parce qu’elle était au plus près des œuvres. Délocaliser le laboratoire n’a pas de sens, ce serait un énorme gâchis », explique Philippe Walter.

Cette défection est un coup dur porté au futur CECRP, d’autant plus que le CNRS permet de recruter des contractuels ou chercheurs temporaires, essentiels à l’activité du laboratoire. « L’ambition patrimoniale du centre est telle qu’on peut rassembler d’autres talents. Le départ du CNRS, qui pourra nous accompagner d’une autre manière, ouvre de nouvelles voies. L’Institut national du patrimoine veut fédérer des acteurs autour de la restauration et [l’université] Paris I est très intéressée pour implanter des éléments liés à son master de restauration », rétorque Hervé Barbaret, administrateur général du Musée du Louvre. Cela ne résout en rien la perte de spécialistes en physique et chimie qu’il faudra remplacer à court terme… Comme le rappelle Maurice Bernard, ancien directeur du laboratoire de recherche des Musées de France, la vraie valeur d’Aglaé (Accélérateur Grand Louvre d’analyse élémentaire), auquel devait succéder Aglaé 2, « est constituée de l’ensemble des compétences de l’équipe qui l’entoure ». Comment faire fonctionner ce système d’analyse basé sur un accélérateur électrostatique, ou toute autre technique de pointe, sans spécialistes ? « Aglaé sera en fin de vie d’ici quatre à cinq ans ; il restera dans sa configuration actuelle, mais les équipements de nouvelle génération s’installeront à Cergy », tranche Hervé Barbaret.

Mobilisation internationale
Le montage financier de cette opération estimée à 200 millions d’euros n’est, quant à lui, toujours pas bouclé. Au C2RMF et au Louvre, nombreux sont ceux à douter de la pertinence de telles dépenses alors que les millions utilisés pour la création, en 1995, du laboratoire du C2RMF, puis des ateliers de restauration, n’ont pas encore été totalement amortis. Outre ces considérations pécuniaires, le plus inquiétant demeure l’absence de projet scientifique réel  (lire l'encadré) à Cergy, mais aussi dans les espaces du pavillon de Flore qui doivent être rendus au public avec un vague projet de médiation autour de l’appréhension des œuvres. Nombre de chercheurs, français et internationaux, ont fait part de leur inquiétude face à la disparition annoncée d’un laboratoire considéré comme l’un des meilleurs, si ce n’est « le plus compétent au monde » pour reprendre les termes d’un physicien de Harvard.

Le président et le secrétaire général de l’International Institute for Conservation de Londres, tout comme le directeur de l’université de Cleveland, ont ainsi écrit au ministre français de la Culture. Les exemples à l’international sont d’ailleurs éloquents : le British Museum (Londres), qui avait délocalisé son laboratoire il y a vingt ans, a décidé de le rapatrier, tandis que le Musée du Prado (Madrid) va se doter de la copie conforme du C2RMF… Du côté de la Rue de Valois, la retenue est de mise. Tout juste nommé directeur des Patrimoines au sein du ministère de la Culture, Philippe Belaval, a, contrairement à la directrice des Musées de France, visité l’ensemble du C2RMF dont il a mesuré toute l’ampleur… Mais le ministère ne discute plus les décisions du Louvre depuis qu’il a su obtenir un milliard d’euros d’Abou Dhabi. Si l’idée de créer un grand centre de formation, d’études et de recherche à Cergy paraît judicieuse, elle ne doit pas se faire au détriment de la communauté scientifique. À moins que celle-ci, réputée pour sa liberté de pensée et de ton, ne devienne gênante à l’heure où le Louvre prépare ses collections à de grandes manœuvres…

Daphné Bétard

Le rapport "made in" Louvre

Ce texte confidentiel, dont nous avons pu nous procurer la copie, soutient le projet de délocalisation du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), mais soulève aussi un certain nombre de problèmes, s’inquiétant notamment du potentiel départ du CNRS «tant il est vrai que les scientifiques de haut niveau s’intéressant au patrimoine sont rares». Les quelques réserves émises par le conseiller scientifique n’ont pas été du goût de la direction du Musée du Louvre qui a décidé d’«englober» ce texte dans un rapport plus général réalisé, cette fois, en interne par le directeur du département des Peintures. Remis en mars dernier, ce nouveau rapport, dont nous avons pris connaissance, témoigne d’une méconnaissance du travail quotidien des chercheurs.

S’appuyant sur des généralités, dépourvu de données chiffrées et de réels objectifs scientifiques, il fait la promotion de la création d’un établissement de type EPA (établissement public administratif) ou EPIC (établissement public industriel et commercial) et reprend le poncif, très en vogue, de l’établissement «tête de réseau». Cette vaste structure, qui, selon le rapport, serait dirigée par le Louvre (sic), implique la création d’une myriade de postes administratifs pour faire l’interface avec les différents services scientifiques. À l’heure de la Révision générale des politiques publiques, ces propositions paraissent particulièrement dénuées de sens. Plus grave encore, le texte conseille de faire payer les services du futur centre aux musées des collectivités territoriales quand leurs demandes «ne relèveraient pas directement et strictement de la conservation du patrimoine» mais seraient plutôt «liées à des recherches générales ou de mise en valeur». La restauration d’une œuvre réalisée dans le cadre d’une exposition pourrait ainsi relever de la seconde catégorie. Cette mesure revient à remettre en cause, purement et simplement, le principe de service public qui régissait, jusqu’à présent, les travaux du C2RMF.

Légende photo

AGLAE en cours d'analyse sans prélèvement sur le roi Archer présenté dans l'exposition Meroe qui se tient actuellement au musée du Louvre. Le musée fait régulièrement appel au C2RMF pour l'analyse d'œuvres. © Photo : C2RMF/Dominique Bagault.

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