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Le parti pris

Le faux dilemme de Venise

Gaël Charbau, rédacteur en chef du journal « Particules », Stéphane Corréard, commissaire artistique du Salon de Montrouge

Le Journal des Arts - n° 318 - 5 février 2010

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Des goûts et des couleurs, mieux vaut souvent ne pas discuter. Notamment lorsqu’il s’agit de déterminer quels artistes auront les honneurs de la République à Venise, mais aussi à Versailles ou au Grand Palais. Régulièrement, ces choix institutionnels suscitent la polémique. Au-delà des préférences esthétiques, cependant, c’est bien la question du mode de désignation des artistes qui devrait faire débat, d’autant que les mêmes noms semblent souvent revenir en boucle.

Imaginons un monde idéal où, lorsqu’il est question de représentativité et d’enjeux nationaux, on utilise des méthodes démocratiques ; si l’on avait adressé au vaste public des professionnels ou des amateurs la simple question suivante : « quel artiste français confirmé est selon-vous le plus légitime pour incarner la vivacité de la scène française ? », une multitude de noms, sans doute, seraient apparus.

Au lieu de cela, les directeurs de la DAP ([délégation aux Arts plastiques], ministère de la Culture) et de CulturesFrance (ministère des Affaires étrangères) ont réuni quatre experts pour effectuer ce choix hautement stratégique (ou, au moins, symbolique), quatre experts qui ont un point en commun que les plus simples amateurs de Cluedo auront découvert dès les premières secondes du jeu : ils ont tous été tour à tour et même simultanément les commissaires ou les commentateurs attitrés de Christian Boltanski (Alexia Fabre, Bernard Marcadé, Béatrice Parent, Joëlle Pijaudier-Cabot). Auraient-ils, par le plus grand des hasards, été choisis uniquement pour cette raison ? Drôle de manière d’écouter le peuple de l’art, façon la voix de son maître.

Entre voisins de palier
Il ne s’agit aucunement ici de discuter la valeur unanimement saluée de l’art de Boltanski. Un débat sur sa légitimité, la valeur intrinsèque de son engagement, de ses mérites, en rappellerait inévitablement un autre ; à l’automne dernier, en effet, de nombreux commentateurs s’interrogeaient sur la capacité de Jean Sarkozy à présider un établissement comme l’EPAD [Établissement public d’aménagement de la Défense]. Or la question naturellement n’était pas là. Et pour Boltanski elle n’est pas là non plus. La question n’est pas de savoir si Boltanski a les qualités pour investir le pavillon français à Venise, comme elle n’était pas de savoir si Jean Sarkozy aurait fait un bon président pour l’EPAD (d’expérience, en tout cas, Boltanski n’en manque pas, puisque la République lui a offert avec systématisme tous ses palais depuis près de quarante ans).

Le problème est bien plus simple que cela : en démocratie, certaines éventualités ne devraient même pas être envisagées, à moins que les portes et les fenêtres des bureaux ne soient suffisamment insonorisées pour ne jamais entendre l’ensemble des acteurs qui font le tissu vivant de la société, et du milieu de l’art contemporain.

Il ne devrait pas être envisageable d’annoncer que trois des quatre derniers artistes choisis par la France pour Venise sont voisins de palier [au sens littéral] depuis trente ans (Boltanski, Calle, Messager), que deux sur quatre sont mari et femme (Boltanski, Messager), et sont représentés par la même galerie (Marian Goodman), que le père de l’une dirige le catalogue raisonné de l’autre (Calle, Boltanski), etc.

Il ne devrait pas être envisageable non plus que, pour la quatrième fois de suite, la France dépêche à Venise un artiste spécialiste de la sculpture installationniste « tragique ».

Il ne devrait pas être envisageable, pour finir, d’annoncer la semaine même de l’ouverture de ses expositions personnelles au Grand Palais et au Mac/Val [Vitry-sur-Seine] que Boltanski a, une fois encore, été choisi comme le seul artiste susceptible de représenter la France (à ce niveau-là de cumul, même Henri Proglio doit s’incliner…).

4 galeries
Certes, en France le népotisme s’est imposé tranquillement, quotidiennement, comme la norme. 98 personnes ne détiennent-elles pas 43 % des droits de vote des entreprises du CAC 40, tenant dans leurs puissantes mains le sort de 4 millions de salariés ? Mais dans le champ de l’art contemporain, ce n’est même plus le népotisme qui nous guette, c’est carrément la consanguinité, le rétrécissement sur un tout petit nombre…

Un peu comme dans une partie de jeu de stratégie, un « G4 » de galeries se partage les hauts lieux de la République des arts. Car il n’y a pas que Venise et ses installations poignantes. à Versailles, on verra ainsi successivement trois artistes représentés par la Galerie Emmanuel Perrotin (Veilhan, Murakami, Cattelan), tandis qu’au Grand Palais, pour les prochaines éditions de Monumenta, ce seront deux artistes de la Galerie Kamel Mennour (Kapoor, Buren), laquelle a aussi eu droit à Venise (avec Claude Lévêque). Auparavant, à Versailles, c’était Jeff Koons ; prochainement, au Grand Palais, on annonce Bernar Venet (tous deux Galerie Jérôme de Noirmont). Avec toujours la même répartition esthétique des genres : au Grand Palais la sculpture environnementale néo-minimaliste, à Versailles la sculpture tendance néo-pop à reflets qui joue sur les proportions et les échelles.

Entendons-nous bien, non seulement les artistes ne sont en rien responsables de ce système népotique, mais ils en sont les premières victimes. Quant aux galeries, on ne saurait leur reprocher de profiter d’une position dominante qui est plus la conséquence que la cause du système marchand mondialisé créé par l’allégeance à un âge industriel de l’art.

Dans les choix aussi transparents qu’un bloc de granit, on connaissait déjà les prix littéraires, il va maintenant falloir compter avec l’art contemporain français ! Refaisons les comptes : dans les trois principaux palais d’art de la République, on aura vu en quelques années treize expositions monographiques d’artistes représentés exclusivement par quatre galeries, s’illustrant dans trois genres voisins, exclusivement sculpturaux. Derrière cet incroyable monopole se dessine en creux la lutte d’influence que se livrent les deux tycoons français de l’industrie de l’art contemporain, Bernard Arnault et François Pinault, à qui de nombreux observateurs prêtent des liens d’intérêts, y compris capitalistiques, avec certaines des galeries précitées.

La presse, sous la pression de l’opinion publique, est in extremis parvenue à faire renoncer Jean Sarkozy à son désir d’EPAD, et Henri Proglio à un cumul « baroque ». Peut-être qu’un vent nouveau, ou tout du moins contradictoire, parviendra bientôt à se glisser entre les murs jusqu’aux oreilles de ceux à qui il appartient, en tant que fonctionnaires censés appliquer intégralement les décisions des élus qui représentent le peuple, de faire respecter et de promouvoir l’hétérogénéité et le pluralisme de l’art contemporain français.

Gaël Charbau & Stéphane Corréard

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