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Artisan du cuir… et plus

Le Journal des Arts - n° 315 - 11 décembre 2009

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À partir du cuir, la maison Deuce fabrique à la commande des meubles et objets qui s’apparentent davantage au design qu’à l’artisanat d’art

« Designers avant tout ! » Sur ce sujet, Isabelle Guédon est on ne peut plus claire. Car, si c’est dans la catégorie « artisans du cuir » que le duo de créateurs qu’elle forme avec Benjamin Caron au sein de la maison Deuce, a reçu à l’automne dernier le prix Liliane Bettencourt « Pour l’intelligence de la main » (lire le JdA n° 308, 4 septembre 2008, p. 41), leur spécialité dépasse le strict champ du travail du cuir. En témoignent leurs créations les plus emblématiques, exposées dans leur élégant bureau-showroom de la rue d’Aboukir (Paris, 2e arr.). On y découvre des tables à jeux aux lignes épurées, ou un jeu de back-gammon portatif qui, une fois replié, ressemble à un totem moderniste en bois. Leur fabrication requiert pourtant la mise en œuvre d’un véritable savoir-faire du cuir. Mais avec une spécificité qui fait leur originalité : quand, dans le domaine du mobilier, les peaux sont travaillées traditionnellement avec les techniques de la gainerie ou de la sellerie, Isabelle Guédon et Benjamin Caron ont opté pour l’art de la botterie. Une idée saugrenue ? Pas tout à fait. Artisan bottier de formation, c’est après avoir conçu pour son usage personnel un jeu de backgammon avec des chutes de cuir que Benjamin Caron découvre le potentiel de son savoir-faire appliqué à des objets de décoration. Sa première création reçoit un succès inattendu. « Cela nous a mis la puce à l’oreille », raconte Isabelle Guédon.

Défis techniques
Major des arts décoratifs, où elle enseigne aujourd’hui dans la section design textile, celle-ci travaille alors dans la mode. Mais après un passage par les maisons Ungaro ou Lacroix et être devenue le bras droit du couturier Albert Elbaz, elle aspire à une autre vie professionnelle. Le duo travaille d’arrache-pied à son concept d’objets et de meubles en cuir, et relève plusieurs défis techniques. « Contrairement à la chaussure, construite sur le principe de la morphostructure, nous avons voulu travailler sur les angles », explique Isabelle Guédon. Les traditionnels outils du bottier, comme la roulette de trépointe – devenue la marque de fabrique des créateurs –, ont dû être adaptés pour obtenir des tracés et des découpes droites. Trois ans seront également nécessaires pour mettre au point leur technique de marqueterie de cuir, qui permet de recouvrir les plateaux des tables à jeux. « Dans la gainerie, c’est la souplesse du cuir qui est utilisée, poursuit Isabelle Guédon. Or, au contraire, nous poussons à l’extrême sa rigidité. » Une rigueur qui, au départ, les pousse à concevoir intégralement leurs meubles en cuir, y compris dans leur structure, constituée d’un mille-feuille de plaques de cuir. « Aujourd’hui, nous faisons appel à des ébénistes pour le bâti du meuble, admet Isabelle Guédon. Seule une personne sur cent remarquait que tout était en cuir, alors que cela nous demandait un travail considérable ! »

Le MoMA passe commande
Le succès du concept est rapidement confirmé. En septembre 1999, leur premier stand sur le salon Maison & objet, à Villepinte (Seine-Saint-Denis), est littéralement dévalisé par la styliste américaine Donna Karan. Le Museum of Modern Art (MoMA) de New York passe également commande de trois pièces… En 2002, Deuce, créé par le duo en 1999, prend néanmoins un virage à 180 degrés. « Nous avons souhaité sortir d’un processus de grandes commandes qui nous menait presque à ouvrir une manufacture ! », s’exclame Isabelle Guédon. Deuce repart de zéro pour préserver un processus de fabrication artisanale, ce qu’Isabelle Guédon et Benjamin Caron appellent leur « hand-made design ». Toutes les pièces sont fabriquées à la commande. « Nous sommes un peu atypiques, reconnaît la créatrice, car la plupart des designers travaillent avec l’industrie. » Et Deuce continue de brouiller les cartes pour échapper à toute classification arbitraire. « Le cuir nous a imposé un certain style. Désormais, il nous importe peu de l’utiliser ou non. Nous avons trouvé notre esthétique et, au bout de dix ans, nous commençons à nous en affranchir, avoue Isabelle Guédon. La radicalité de nos coupes nous pousse désormais vers le high-tech ». Loin, très loin de l’image si souvent galvaudé de l’artisan d’art.

Sophie Flouquet

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