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Résistances

Le Journal des Arts - n° 305 - 12 juin 2009

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Pendant que certains s’opposent à la culture de notre époque, les artistes continuent à travailler.

Obstiné dans sa verve, l’historien Marc Fumaroli, membre de l’Académie française, revient dans son dernier opus, Paris-New York et retour, sur un de ses dadas favoris : sa charge contre l’art contemporain, ou plus exactement contre l’« Art contemporain » puisque la rhétorique de la détestation passe par cet usage immodéré des guillemets du mépris. Le thème n’est pas nouveau. « Soustrait à la sphère de la dévotion, de la contemplation, de la délectation et du repos, devenu “contemporain” de la production industrielle et commerciale, [l’art] a été dévoré [tout comme] artistes, intermédiaires et public, pour ne rien dire des artefacts eux-mêmes qui désormais tiennent lieu d’œuvre, par un activisme de choc aligné sur celui des gens d’affaires [p. 28]. » La nostalgie religieuse et sacrale, la réduction de l’art aux industries culturelles, facilement assimilables dès lors au marketing, ne surprennent que par la manière dont un esprit élevé fait raison de ses certitudes idéologiques.
La fragilité de la logique apparaît par exemple quand notre académicien sauve (heureusement !) Bacon, à coup d’affirmation apodictique (qu’est-ce donc, Monsieur, qui fait d’un peintre un « grand coloriste » ?). Qu’il brocarde en diverses occasions la critique ne vaut pas d’engager ici une défense pro domo, mais au moins de poser la question : de quel discours sur l’art se prévaut Fumaroli, sinon celui du discours d’autorité du goût personnel, abandonnant dès lors qu’il serait question d’art l’usage de la démonstration et de l’argumentation propres à toute méthode critique, au profit d’un essentialisme fatigué ? Quelle autorité, d’ailleurs, quand elle affirme volontiers que l’on enseigne plus le dessin dans les écoles d’art, vieille antienne qui est, parmi d’autres, une simple contre-vérité ! Une part importante du livre s’attache à la culture américaine – au travers, entre autres, du philosophe pragmatiste et théoricien de la pédagogie progressiste (post-rousseauiste, c’est tout dire) John Dewey –, pour stigmatiser sa résistance à la vieille culture européenne : c’est « oublier » que Dewey écrivit Art as Experience (1934) devant Manet, Cézanne et Matisse (des modernes, il est vrai !).

Elitisme nostalgique
Enfin, le refus de s’interroger autrement que par le mépris sur la culture de masse enferme notre académicien dans un élitisme nostalgique qui s’assoit sur la réalité contemporaine de la culture. Facile et vaine bataille vertueuse que cette défense de l’otium aristocratique contre le negotium des philistins ou le loisir du peuple : ces quelque 600 pages ne contribueront guère à penser l’image. La charge contre Warhol et la « pauvreté des images » de Gérard Durozoi sans doute plus, même si elle se fonde sur un parti pris qui pose problème : celui de séparer le peintre des « autres » Warhol, un défi que le livre ne relève d’ailleurs pas vraiment. La rouerie stratégique de l’artiste n’est plus à démontrer, ce à quoi s’emploie pourtant cet essai en tout cas informé, dans cette nouvelle collection publiée par Hazan, « L’art en travers ». Mais la réduire à sa « coïncidence avec un capitalisme heureux et sûr de son avenir » (p. 83) rend bien peu compte de la manière dont l’art travaille son temps. Que Warhol occulte le pop (et le reste, dont Nouveau Réalisme et Figuration narrative) ne tient pas tant à lui-même qu’à des rapports de forces historiques dont l’art est l’objet, reléguant la défense des artistes français selon Durozoi au beau geste vain. Quant au fait que le livre s’accélère de la généalogie depuis le pop warholien jusqu’à l’affairisme spéculatif d’un certain marché (sous le patronage de Phineas Taylor Barnum qui hantait déjà les pages de Fumaroli), en passant par l’art chinois vite identifié par son pire aspect, c’est le signe surtout d’une position un rien confite, habillée du costume de la « résistance » — résistance à son temps, cause désespérée ! Durozoi est sans doute pris ici au piège de la collection : l’énergie pamphlétaire mérite mieux.
Allons, en contrepoint, vers un autre genre de livre, meilleur antidote à l’aigreur, dans un monde de l’art qui diffère de celui que veulent identifier nos essayistes. Entre 120 et 190 pages permettent à ces trois petites monographies (elles ne cherchent pas l’effet coffee-table book, mais présentent la richesse iconographique, critique et « scientifique » que l’on attend) de donner un accès à trois œuvres mûres et passionnantes : Martine Aballéa (1950), Sylvie Reno (1959) et Patrick Neu (1963) ne sont pas de jeunes artistes. Et ils ont développé des langages et des univers forts. Les récits imagés de la première, les installations et objets de carton de la seconde, les objets de dessin (de dessein mélancolique), parfois dans le noir de fumée, de Patrick Neu ne doivent rien à Barnum, et se soucient fort peu du grand art — mais n’ont rien à lui envier. Voilà de vrais livres d’art.

Christophe Domino

- Marc Fumaroli, Paris-New York et retour, voyage dans les arts et les images, 2009, Fayard, 638 p., 26 euros, ISBN 978-2-213-62483-9

- Gérard Durozoi, Ras le bol Warhol et Cie !, contre la pauvreté des images, 2009, Hazan, 128 p., 15 euros, ISBN 978-2-7541-0377-3

- Martine Aballéa. Roman partiel, textes de Pascale Cassagnau, Elein Fleiss et Élisabeth Lebovici, 2009, éd. Sémiose, 192 p., 20 euros, ISBN 978-2-915199-26-0

- Sylvie Reno, textes de Brice Matthieussent et Jean-Marc Huitorel, 2009, Monografik Éditions, Blou, collection « Art », 134 p., 30 euros, ISBN 978-2-916545-89-9

- Patrick Neu, textes de Béatrice Josse, Didier Semin et Guillaume Sibertin-Blanc, 2008, coéd. Analogues, Arles/FRAC Lorraine, Metz, 112 p., 25 euros, ISBN 978-2-915772-26-5

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