L’actualité vue par Jean-François Heim

Antiquaire

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 22 mai 1998 - 860 mots

Jean-François Heim, 42 ans, exerce le métier d’antiquaire depuis une quinzaine d’années. Installé au 134 rue du Faubourg Saint Honoré depuis 1994, il propose des dessins et tableaux représentatifs d’une période allant de 1780 à 1870. Il est aussi l’auteur d’un ouvrage sur les Salons de peinture de la Révolution française (CAC édition), et en termine actuellement un second sur les Salons du Consulat et de l’Empire. Il commente l’actualité.

Que pensez-vous des expositions Delacroix qui se tiennent à Paris et en province ?
C’est une bonne idée d’avoir organisé plusieurs expositions qui se complètent, et non une seule et unique manifestation. Si nous les comparons à celles qui ont eu lieu dans le passé, elles mettent l’accent sur un Delacroix plus abstrait, dont la peinture évolue un peu comme avait évolué celle de Renoir. J’apprécie beaucoup les tableaux de jeunesse de Delacroix, ses grandes et audacieuses compositions, et n’ai pas une grande affection pour ses toiles tardives. La mort de Sardanapale, la Barque de Dante ou même le Jeune tigre jouant avec sa mère sont de remarquables  chefs-d’œuvre. Nous ne retrouvons pas l’équivalent dans les toiles exécutées à la fin de sa vie, où l’artiste a tendance à se répéter. Les derniers tableaux émouvants sont ses compositions religieuses, comme ce Christ en croix de 1853 qui témoigne d’une véritable intensité dramatique. En parallèle aux expositions parisiennes, celle de Rouen a le grand mérite de rapprocher Delacroix et Géricault. Nous attendons désormais celle de Tours.

Votre regard sur l’exposition Bonnard à Londres ?
Il est dommage que cette exposition ne vienne pas en France. Le regard que nous portons sur Bonnard n’est pas le même qu’au début des années quatre-vingt. Aujourd’hui, il commence à être justement apprécié et estimé à l’égal des meilleurs impressionnistes. L’étrangeté de ses mises en page, le choix de ses coloris en font un artiste original, tant par la forme que par la technique picturale.

Et Man Ray au Grand Palais ?
Depuis les expositions du Centre Pompidou, cet artiste me séduit par l’apparente économie de moyens qu’il donne à ses photos et leur composition très picturale. Nous pouvons comparer le peintre Bonnard avec le photographe. Man Ray travaille ses cadrages comme Bonnard ; comme lui, il découpe ses compositions dans l’unique volonté de nous surprendre mais sans s’aider des couleurs. Nous pouvons également rapprocher Man Ray de Seurat, par ce jeu et cet emploi très subtils des blancs, des noirs et des gris, rassemblés pour aboutir à des formes presque parfaites.

Votre réaction après le vol d’un Corot au Louvre ?
C’est affligeant, mais si on le met en rapport avec le nombre très important d’objets conservés, on constate que de tels méfaits sont très rares. Tous les objets exposés au Louvre (tableaux, dessins, objets) sont parfaitement répertoriés. Ces vols ont une plus grande répercussion aujourd’hui qu’il y a une quarantaine d’années parce qu’ils sont amplifiés par les médias. Cela tient aussi au fait qu’il s’agissait d’un Corot.

Que pensez-vous de la nouvelle mouture du projet de loi réformant les ventes publiques ?
La seconde version du projet rend moins enviable la position des commissaires-priseurs. Certains d’entre eux ont une façon d’agir sur le marché qui les place davantage dans une position d’intermédiaire que d’officier ministériel. Il est logique de distinguer entre ceux qui ont une activité tournée uniquement vers les ventes volontaires et ceux qui s’occupent de ventes judiciaires. La position de Jean-Claude Binoche proposant de supprimer la TVA à l’importation, qui pénalise Paris face à la place de Londres et l’Europe vis-à-vis des États-Unis, ainsi que le droit de suite est très courageuse et intéressante (lire JdA n° 54, 13 février 1998). J’avais, pour ma part, entrepris une démarche auprès du député Pierre Lellouche, visant à harmoniser la taxe sur les plus-values qui pèse plus lourdement sur les marchands que sur les commissaires-priseurs. Je trouve critiquable que l’on indemnise différemment les commissaire-priseurs de province et les parisiens
On peut se demander si ces derniers ne risquent pas autant de pâtir de la concurrence des maisons de vente anglo-saxonnes. Sotheby’s et Christie’s ont en effet des bureaux en région qui sont susceptibles de faire pression sur les études de province au même titre que sur les études parisiennes.
Par ailleurs, il est regrettable, après de si nombreuses années, que les commissaires-priseurs n’aient pas trouvé en France, au niveau national, la possibilité de créer des ventes d’objets d’art, de tableaux, de dessins et meubles regroupés par dates et spécialités, et offerts sur le marché à des dates régulières, comme le font depuis deux siècles leurs confrères anglo-saxons.

Comment réagissez-vous à l’acquisition par François Pinault de 29,1 % des actions de Christie’s, faisant de lui le principal actionnaire de la maison de vente britannique ?
François Pinault doit estimer que l’investissement sur un marché qui connaît une forte hausse depuis deux ans est porteur. Il semble vouloir se diversifier dans une direction artistique, tout en réalisant un investissement économique à plus long terme. Il est probable que Christie’s recherchait un partenaire viable, un groupe sur lequel s’appuyer. Christie’s était à vendre depuis un certain temps déjà. Une première approche a été faite, qui avait échoué. François Pinault a saisi sa chance.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°61 du 22 mai 1998, avec le titre suivant : L’actualité vue par Jean-François Heim

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