Le XVIIIe siècle en France : le temps des collectionneurs

Quand les amateurs de dessins s’essayaient à l’histoire de l’art

Le Journal des Arts

Le 2 avril 1999 - 1397 mots

La présentation à New York et à Paris de splendides ensembles de dessins français du siècle des Lumières rappelle que le XVIIIe, en France, fut le grand siècle des collections graphiques. Les Crozat, Mariette et autres Dézallier d’Argenville apparaissent comme des modèles – malheureusement inaccessibles pour les collectionneurs d’aujourd’hui.

Deux expositions, à New York et à Paris, révèlent une fois de plus les incomparables richesses des collections de dessins américaines, qu’elles soient publiques ou privées. La première, à New York, propose une sélection de dessins français à laquelle aucun grand nom ne manque, de Watteau à David en passant par Quentin de La Tour. La seconde, également constituée de dessins français, mais des XVIIe et XVIIIe siècles fera étape, après Boston et Ottawa, au Musée Jacquemart-André à Paris : appartenant à Jeffrey E. Horvitz, ces feuilles ont été rassemblées en dix ans seulement. Le XVIIIe français, mis à l’honneur dans ces deux expositions, est justement le grand siècle des collections de dessins, bâties par de véritables érudits qui les considèrent non seulement comme des objets de délectation, mais aussi comme des outils de connaissance au service de l’histoire de l’art.

Dans les dernières années du règne de Louis XIV, Pierre Crozat (1665-1740), dont la famille avait en partie fait fortune grâce aux guerres du Roi-Soleil, se taille une réputation de collectionneur aussi avisé qu’avide. Fervent partisan de la couleur dans le débat lancé par le théoricien Roger de Piles dont il a été un fidèle soutien, cet amateur de Titien et de Rubens a été paradoxalement le plus grand collectionneur de dessins de son temps : lors de sa vente après décès, près de 19 000 feuilles ont été dispersées. Quand il n’est pas en mesure d’en acquérir lui-même – comme lors de son voyage en Italie en 1714 où il achète des dessins de Raphaël –, il peut compter sur son réseau d’agents à l’étranger, qui s’adjugent parfois des cabinets entiers.

Le rendez-vous de peintres
Non content de constituer un ensemble sans précédent, il joue un rôle moteur sur la scène artistique de la Régence et dans la définition d’un nouveau style. En son hôtel de la rue de Richelieu, son salon accueille aussi bien les érudits collectionneurs que sont Pierre-Jean Mariette et le comte de Caylus que les artistes, comme Rosalba Carriera. Plusieurs peintres trouvent même un logement chez lui, tels La Fosse et bien sûr Watteau. Le peintre des fêtes galantes s’offre ainsi un accès privilégié aux chefs-d’œuvre vénitiens et flamands qu’il étudie et dessine avec passion, avant d’en tirer le plus grand profit pour ses tableaux. Ses dessins d’après les maîtres sont célèbres : l’exposition de New York présente par exemple une sanguine, Paysage italien avec une vieille femme tenant un fuseau, d’après Domenico Campagnola. Et Mariette possédait de Watteau une Tête de jeune femme d’après Rubens et Deux figures dans un paysage d’après Titien.

La dispersion de la collection Crozat – au bénéfice des pauvres – constitue, à plusieurs titres, un événement majeur dans l’histoire du dessin. Le catalogue dressé par Pierre-Jean Mariette (1694-1774), ami du défunt dont il fréquentait le salon avec assiduité, est un modèle qui pose les règles du genre pour tout le siècle. Pionnier de l’histoire de l’art, l’auteur y fait preuve d’un intérêt nouveau pour la provenance des œuvres, élément indispensable pour garantir les attributions. Cette attitude témoigne de convictions profondes dont tout collectionneur gagnerait à s’inspirer, qui lui font préférer une pièce authentique et de qualité d’un artiste secondaire à une œuvre incertaine attribuée à un grand maître. Fort d’une mémoire exceptionnelle et de dons d’observation et de réflexion développés au contact de l’abbé de Marolles, autre familier du salon de Crozat et traducteur de Vasari, il se livre à des attributions d’une précision incroyable, difficile à concevoir chez un homme du XVIIIe siècle privé des ressources de la photographie et ne pouvant parcourir le monde avec facilité. Peut-être est-ce cette absence qui aiguisait l’œil de l’amateur ; ne pouvant se reposer sur sa photothèque, il était contraint, pour garder le souvenir d’une œuvre, de la dessiner ou de la décrire dans un carnet de voyage, ce qui impliquait un effort de compréhension et d’attention favorable à la mémorisation.

Cette vente marque également les premiers pas de collectionneur de Mariette. Marchand et éditeur d’estampes – activité qu’il abandonnera en 1750 pour se consacrer à sa passion –, il avait hérité du fonds de commerce de son père et d’un vaste ensemble de gravures. En revanche, l’achat de dessins semble relever de sa propre initiative. En 1741, il acquiert plusieurs centaines de feuilles, dont certaines provenaient de grands cabinets du siècle précédent, comme celui du banquier Everhard Jabach. Toutes les époques et tous les genres se côtoient dans ses cartons et ses portefeuilles. Toujours à la recherche de précisions et d’indications historiques sur ses dessins, Mariette est en contact épistolaire permanent avec ses correspondants étrangers, à Venise, Florence, Rome ou Dresde. Il connaissait par ailleurs tous les grands artistes de son temps, dont il allait visiter les ateliers. Watteau, Boucher, Natoire et autres Van Loo figuraient dans sa collection, et, en 1760, il commande même des dessins de Rome à Hubert Robert. Les hiérarchies semblent s’être figées prématurément puisque les mêmes noms se retrouvent dans les inventaires d’aujourd’hui : vues romaines de Natoire et de Robert, scènes religieuses de Boucher...

L’exemple de Vasari
Mais les collectionneurs auraient-ils de nos jours la possibilité d’acquérir comme Mariette 600 études d’Annibale Carrache et son atelier pour la fameuse galerie Farnèse, ou encore de s’adjuger une soixantaine de pièces du Libro dei Disegni de Vasari ? Le peintre florentin avait été un précurseur dans l’édification d’une collection raisonnée de dessins, glanés au cours de ses multiples voyages à travers l’Italie afin de recueillir des informations pour ses Vite. Et Mariette avait sans doute en tête ce prestigieux modèle lorsqu’il rassemblait des notes sur les maîtres anciens et modernes, dont des extraits seront publiées au XIXe siècle sous le titre d’Abecedario par les bons soins de Philippe de Chennevières, grand connaisseur des dessins du XVIIIe (à New York, sont présentées des feuilles lui ayant appartenu).

Antoine-Joseph Dézallier d’Argenville (1680-1765), autre important collectionneur et érudit, aura pu publier de son vivant son Abrégé de la vie des plus fameux peintres (1745, puis 1762). “Si le succès décidait de la bonté d’un ouvrage, les siens auraient été excellents. Il s’en faut pourtant beaucoup que les vrais connaisseurs en portassent ce jugement”, notait perfidement Mariette à son propos. Toujours est-il que, grâce à cet Abrégé, il a été possible d’identifier les pièces de sa collection conservée au Louvre, parmi les 12 000 dessins de la collection de Saint-Morys, saisie à la Révolution. Plus que par l’accumulation – 6 000 numéros tout de même ! –, Dézallier, avocat au Parlement de Paris, spécialiste de l’art des jardins, encyclopédiste et historien de l’art, était préoccupé par le classement : “L’auteur a fait une collection de dessins des grands maîtres de tous les pays qui peut passer pour une des meilleures d’Europe ; elle est rangée chronologiquement par écoles et composée d’environ six mille dessins originaux et choisis, mêlés de morceaux finis, d’études, de pensées, d’académies et de cartons”, indiquait-il non sans fierté dans son ouvrage.

Conservée dans son hôtel de la rue du Temple, sa collection était aisément accessible aux amateurs et aux artistes, comme celles de Crozat et de Mariette. Aujourd’hui, la curiosité a dépassé ce cadre étroit, et les musées permettent régulièrement au public de découvrir les trésors de ces grandes collections privées.

Entre 1988 et 1998, le château de Versailles s’est enrichi de 66 nouveaux dessins témoignant à divers titres de l’histoire du lieu. On y trouve par exemple un remarquable Saint André ermite de Jacques-André Portail (1695-1759), qui était accroché dans l’appartement de Madame de Pompadour, gagnée par la piété à la suite de son royal amant. Les trois dessins relatifs au mythe d’Hercule dus à Noël Coypel, rappellent, eux, la commande de onze tableaux mythologiques destinés au Grand Trianon, dont la réalisation sera interrompue par la disgrâce du peintre. Dans la famille Coypel, figure aussi Charles-Antoine, avec une étude préparatoire à La France rendant grâce à Dieu pour la guérison de Louis XV, toile offerte à l’épouse du roi, Marie Leszczynska. L’exposition de Versailles présente également d’intéressants projets de l’agence Hardouin-Mansart, ou des vues du domaine comme celle du Grand Trianon par Lespinasse.

A VOIR

- DESSINS FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE DANS LES COLLECTIONS NEW-YORKAISES, jusqu’au 25 avril, Metropolitan Museum of Art, 1000 Fifth Avenue, New York, tél. 1 212 570 395, tlj sauf lundi 9h30-17h15, vend. sam. 9h30-21h. Catalogue. - DE POUSSIN À FRAGONARD : LES CHEFS-D’ŒUVRE DE LA COLLECTION JEFFREY E. HORVITZ, 1er mai-30 juin, Musée Jacquemart-André, 158 bd Haussmann, 75008 Paris, tél. 01 42 89 13 55, tlj 10h-18h. Catalogue. - NOUVELLES ACQUISITIONS DU CABINET DES DESSINS (1988-1998), jusqu’au 2 juin, château de Versailles, Grand cabinet de Madame de Maintenon, 78000 Versailles, tél. 01 30 83 78 00, tlj sauf lundi et jf 9h-17h30 (18h30 à partir du 2 mai). Catalogue. - DESSINS FRANÇAIS XVIIe-XIXe SIÈCLES, jusqu’au 7 juin, Musée des beaux-arts, 40 place Saint-Corentin, 29000 Quimper, tél. 02 98 95 45 20, tlj sauf mardi 10h-12h et 14h-19h. Catalogue.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°80 du 2 avril 1999, avec le titre suivant : Le XVIIIe siècle en France : le temps des collectionneurs

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