parti pris

Une discipline en trompe-l’œil

Le Journal des Arts

Le 17 mars 2000 - 1331 mots

L’ouverture programmée de l’Institut national d’histoire de l’art offrira, on veut le souhaiter, de meilleures conditions pour la recherche et contribuera à améliorer la visibilité d’une discipline tard venue dans l’Université, mais cet Institut n’est naturellement pas conçu pour résoudre les principaux handicaps de la formation universitaire.

Il est trop commun de parler de la grande misère des universités françaises, des insuffisances des bibliothèques, de la vétusté des locaux, des exécrables conditions de travail des enseignants et des étudiants pour pousser ici quelques gémissements supplémentaires. Certaines difficultés, spécifiques à l’histoire de l’art, tiennent aux équivoques propres à cette formation, et plus encore à l’image que l’on s’en fait.

- Équivoque touchant à la nature même de la discipline : une idée assez largement répandue réduirait l’histoire de l’art à des discours fleuris sur de belles images, ce qui a conduit parfois à vouloir remettre en cause sa place au sein des sciences humaines et à la lier aux enseignements artistique. Ce qui peut sembler une simple querelle de chapelles a cependant une plus large résonance : bien des étudiants choisissent ces études en pensant qu’un goût plus ou moins prononcé pour la peinture, la sculpture ou l’architecture peut suffire, que le “secteur culturel” offrira des débouchés. Ils se trouvent confrontés à des études lourdes, où le travail de mémorisation est très important, où les lectures sont nombreuses, où on leur demande d’acquérir des méthodes de réflexion et de rédaction, et de connaître les problématiques récentes des autres sciences humaines.

Des études coûteuses
- Équivoque aussi autour de l’objet de l’étude. L’université ne peut présenter que des reproductions, de plus ou moins bonne qualité, d’une sélection d’œuvres. Un travail autonome sur les objets d’étude impose un contact avec eux. Si les musées parisiens permettent de se faire une idée des productions des diverses civilisations – malgré les inévitables lacunes –, connaître l’architecture demande de nombreux voyages. Un étudiant de province ne disposera que des monuments et des collections des musées de sa ville qui, quelle que puisse être leur richesse, sont trop lacunaires pour servir de fondement à une culture. Les études sont théoriquement gratuites mais, en fait, très dispendieuses pour qui veut se forger une culture visuelle et atteindre un certain niveau, d’autant plus que les livres indispensables ne sont pas à la portée de toutes les bourses.

- Équivoque en ce qui concerne les compétences requises. Un historien de l’art doit connaître les travaux publiés dans au moins quatre langues, le français n’étant pas toujours la plus importante. Certains ouvrages fondamentaux n’ont jamais été traduits, d’autres l’ont été cinquante ans ou plus après leur publication. Si, en Allemagne, le prolongement des études est subordonné à la maîtrise de deux langues étrangères et du latin, une certaine hypocrisie interdit en France de faire de la connaissance des langues une véritable condition de la recherche. De plus, les livres importants publiés en langues étrangères figurent de façon très insuffisante dans les bibliothèques universitaires, aux budgets souvent dérisoires. Les bibliothèques spécialisées d’une certaine richesse ne sont pas ouvertes aux étudiants avant la maîtrise. On est amené à donner bien des références de façon purement théorique : on signale des livres presque impossibles à trouver pour les étudiants et, qui plus est, dans des langues qu’ils ne savent pas lire ; or ces livres sont souvent fondamentaux.

- Équivoque enfin, en ce qui concerne les débouchés : les étudiants qui s’inscrivent en histoire de l’art ont majoritairement fait ce choix en rêvant à des carrières dont l’image médiatique est très forte, celles de conservateur et de commissaire-priseur. Il est aujourd’hui impossible de savoir ce que sera la réalité du second de ces métiers, pour lequel, de toute façon, une formation juridique a toujours été nécessaire ; quant au premier, la spécificité française ne le lie en aucun cas à un travail de recherche, mais à un concours où les compétences de rédaction et d’élocution priment sur la maîtrise d’une véritable réflexion. Si on laisse de côté le concours interne et les quelques postes spécifiques réservés aux élèves de l’École des Chartes, il reste selon les années entre cinq et dix places offertes à plusieurs centaines de postulants. Il serait abusif de prétendre qu’un des concours les plus sélectifs, en France, ne permet pas de recruter des candidats de qualité, mais on peut aisément douter que des dissertations aux intitulés très larges, traitées en cinq heures, puissent évaluer autre chose que des capacités rhétoriques. Quant à l’oral, seule une épreuve sur quatre fait réellement appel à certaines compétences en histoire de l’art. L’École nationale d’administration du Patrimoine propose aux élèves qu’elle a recrutés une nécessaire formation administrative, mais ne laisse pratiquement aucune possibilité de poursuivre une recherche parallèlement aux stages et aux cours qu’elle dispense. L’absence d’agrégation ou de CAPES d’histoire de l’art contribue encore à réduire le nombre de carrières dans lesquelles une simple formation en histoire de l’art peut suffire.

Des abandons fréquents
Ces équivoques peuvent assez bien expliquer l’ampleur des abandons et des échecs. Près de 9 000 étudiants commencent chaque année, en France, des études d’histoire de l’art, moins de 600 terminent une maîtrise dans cette discipline, et encore s’agit-il pour une partie d’entre eux d’étudiants qui sont venus à l’histoire de l’art après d’autres études. Ce constat est d’autant plus déprimant que ces études peuvent être extrêmement formatrices. Tout, y compris les incertitudes ou les débats méthodologiques qui parcourent la communauté scientifique, doit contribuer à développer le sens critique et les capacités d’interrogation. Il est indispensable pour un étudiant de comprendre les différences d’approches et de problématiques ; il a besoin de recourir systématiquement à des systèmes de pensées diversifiés : que ce soit ceux de l’histoire, de la philosophie, des études littéraires, de la psychanalyse, de la sociologie…, il apprend enfin la lecture critique de l’image, ce qui n’est pas superflu dans une civilisation où celle-ci s’impose à lui en tout lieu. Toutefois, pour parvenir à ces résultats, il est clair que le statu quo n’est pas tenable. Une place plus grande doit être donnée aux capacités de travail autonome des étudiants dès le début de leur cursus.

La documentation disponible s’est extraordinairement accrue avec le développement de l’Internet, où l’on remarque d’ailleurs la carence des sites des universités françaises. Les images de milliers d’œuvres circulent désormais largement ; certaines publications internationales, jusqu’à présent quasi inaccessibles en France sont consultables. Il est rare, cependant, que ces instruments soient utilisés avant la maîtrise, et une place plus importante doit leur être assignée dès la première année. Tant pour la consultation des principaux sites internationaux que pour rendre possible une maîtrise de la bibliographie, il est nécessaire qu’une partie, même mineure, de l’enseignement soit donnée dans des langues étrangères, afin qu’elles cessent d’être un obstacle, notamment psychologique, pour trop d’étudiants.

Le futur Institut national d’histoire de l’art
Si le futur Institut national d’histoire de l’art doit permettre de disposer d’une documentation et d’une bibliothèque convenables, il serait discutable de les réserver, comme c’était le cas jusqu’à présent, aux chercheurs, et de ne pas l’ouvrir, en tout cas partiellement, à un plus large public, et en particulier aux étudiants. La salle Labrouste, qui sera affectée à l’Institut, dispose de suffisamment de places, et rendre plus largement accessibles des ouvrages scientifiques permettrait au public de confondre moins systématiquement les beaux livres illustrés et les travaux d’histoire de l’art. Enfin, il serait cohérent que, conformément à ce qui se passe dans presque tous les pays étrangers, les conservateurs soient recrutés à la suite de travaux de recherches plus que sur leur capacité à rédiger des dissertations, contribuant ainsi à donner plus de sens aux études que dispensent l’École du Louvre et l’Université.

Sans ériger au rang de panacées ces quelques suggestions, on contribuerait ainsi à réduire la distinction nuisible qui se fait entre l’histoire de l’art, discipline à enseigner, tâche inférieure confiée trop souvent pour les premiers cycles à des chargés de cours, et l’histoire de l’art des chercheurs, réservée à une élite et sans réelle visibilité.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°101 du 17 mars 2000, avec le titre suivant : Une discipline en trompe-l’œil

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