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L’ACTUALITÉ VUE PAR

Serge Lemoine : « La RMN n’a plus de raison d’être »

ancien président du Musée d’Orsay

Le Journal des Arts - n° 277 - 14 mars 2008

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Universitaire, Serge Lemoine a été pendant quinze ans conservateur en chef du Musée de Grenoble, avant de prendre la tête du Musée d’Orsay en 2001. Il a quitté le musée le 7 mars.

Vous venez de quitter le Musée d’Orsay. Quel est votre sentiment ?
Il était normal qu’à 65 ans je parte à la retraite comme avant moi Michel Laclotte et Pierre Rosenberg au Louvre, mais en tant que professeur des universités, je peux continuer à exercer jusqu’à 68 ans, ce que je vais faire.

Quel bilan tirez-vous de vos années à la tête de cette institution ?
Un bilan dont je crois, sans fausse modestie, pouvoir être fier et dont la fréquentation rend compte : l’établissement recevait, en 2001, 1 700 000 visiteurs par an, et je le quitte après une année 2007 où l’on a reçu 3 200 000 visiteurs, sans compter le public des manifestations hors les murs.

Comment expliquez-vous cette explosion du nombre des entrées ?
J’ai essayé de développer les activités de cette maison avec les moyens dont j’ai pu disposer, en concevant une programmation beaucoup plus ouverte et, je l’espère, originale. C’était ce que la ministre de l’époque, Catherine Tasca, et la Directrice des musées de France, Françoise Cachin, m’avaient demandé. Je me suis attaché aux grands mouvements, aux grandes idées, à voir les évolutions de fond, comme, par exemple, avec l’exposition sur le néo-impressionnisme, celles sur les origines de l’abstraction ou sur Alfred Stieglitz. J’ai essayé de penser les choses et de les montrer de façon nouvelle, aussi en y faisant participer des artistes contemporains : avec Ann Veronica Janssens pour montrer la continuité dans l’art du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. J’ai aussi fait davantage d’expositions d’écoles étrangères, comme celles consacrées à Willumsen, à Hodler ou bientôt à Corinth. Cela permet d’ouvrir les « frontières » et de voir comment les XIXe et XXe siècles se sont articulés. Puis, j’ai aussi introduit l’art contemporain. Ce dialogue entre un artiste contemporain et une œuvre de la collection a été pour moi fondamental. Il a d’ailleurs été largement repris par beaucoup d’autres institutions.

En termes de ressources, avez-vous augmenté le mécénat ?
D’une façon considérable, malgré l’absence de structure propre pour le faire au sein du musée. Pendant des années, on a refusé tout recrutement dans ce domaine, quand d’autres grands musées peuvent compter sur dix à vingt personnes pour s’occuper de ce même secteur. J’ai fait le travail moi-même, aidé par Nicole Richy, qui est chargée de la communication du musée. Nous avons augmenté les ressources propres avec les activités que l’on peut générer sur place. Les locations d’espaces représentent plus de 1,2 million d’euros par rapport à une moyenne de 300 000 euros avant. Nous avons développé notre politique de recherche de partenariats. Les expositions que nous avons faites à l’étranger, et notamment en Asie (Japon, Chine, Corée, Taïwan) et en Australie rapportent de l’argent au musée et je veille à ce que ce ne soit pas à chaque fois des expositions clés en main. Ainsi, « L’art de Monet et sa postérité » que j’ai faite l’année dernière au Japon, a reçu 710 000 visiteurs. Je l’ai réalisée avec seize œuvres d’Orsay sur cent tableaux de Monet, l’une des plus grandes expositions consacrées au peintre jamais conçue. Cette exposition a engendré des recettes. En tout, nous avons dégagé 14 millions d’euros ces trois dernières années. La totalité des ressources propres (billetterie, mécénat, location…) du Musée d’Orsay s’élèvent à 56 % de l’ensemble du budget, salaires compris, ce qui représente la meilleure performance de tous les musées français dans ce domaine.

Quels sont les projets que vous auriez aimé mener à leurs termes au Musée d’Orsay ?
L’établissement tel que je le transmets à mon successeur est en bon état de marche, mais il nécessite encore beaucoup de soins attentifs. Il faut à la fois développer et renforcer ses moyens, sa capacité à entreprendre et à réaliser en termes financiers et au niveau de ses personnels, l’enjeu n’étant plus seulement national, mais aussi véritablement planétaire. Le Musée d’Orsay occupe déjà une place de premier plan dans le monde, il faut la conforter, en lui donnant plus d’autonomie, ce que ses tutelles ne lui ont pas vraiment octroyé jusqu’à maintenant.
Je n’ai pas eu, d’autre part, le temps d’engager suffisamment une réflexion sur le développement du Musée d’Orsay en ce qui concerne ses espaces. Le musée est maintenant à l’étroit dans un bâtiment qui n’est pas susceptible de s’agrandir. Il faut absolument l’étendre pour pouvoir mieux exposer ses collections, qui ont doublé depuis la création du Musée d’Orsay. Il faut plus de salles d’expositions temporaires pour mieux recevoir le public très nombreux qui se trouve maintenant partout à l’étroit dans des installations vétustes et insuffisantes. La seule solution – puisque l’on ne peut pas déménager le musée identifié à l’ancienne gare et à sa localisation au centre de Paris, au bord de la Seine –, consiste à l’étendre sur place en récupérant le bâtiment mitoyen, celui de la Caisse des dépôts et consignations. Cette option s’impose pour le Musée d’Orsay, mais j’ajoute et j’insiste, aussi pour notre pays. Le siège principal de la Caisse des dépôts peut être localisé dans n’importe quel autre site prestigieux de Paris, sans que cela ne nuise à ses activités, ni à son image. Tous les grands musées actuellement se situent dans cette perspective, regardez ce que va entreprendre la Tate Modern à Londres, moins de 8 ans après son inauguration.

Cette extension peut-elle aussi passer par d’autres institutions aujourd’hui indépendantes ?
Bien entendu. Je suis tout à fait favorable à la Révision générale des politiques publiques (RGPP). Il aurait fallu le faire depuis longtemps. Il y a beaucoup de situations sclérosées, acquises au sein de l’administration, qui ne tiennent pas compte des changements. Je suis convaincu que la RGPP est salutaire. Pour ce qui concerne le ministère de la Culture, on peut dire que la Direction des musées de France n’a plus vraiment de justification de rester dans cette configuration depuis la décentralisation dans notre pays et la création des établissements publics. Le développement des grandes institutions est allé de pair avec leur changement de statut. Nous devons faire un peu comme dans l’industrie, c’est-à-dire créer des établissements qui ont la taille critique. S’ils sont trop petits, ils ne peuvent pas se développer et végètent ou meurent. Les grands établissements ont vocation à se développer encore. Le Musée d’Orsay représente un secteur artistique très particulier dans lequel il est numéro un dans le monde. Il va de soi qu’il faut qu’il se renforce encore. On devrait ainsi lui associer le Musée de l’Orangerie. C’est fondamental que ces deux musées soient réunis dans le même établissement public, avec la même direction, qui fera que ces deux collections, que l’on ne doit pas fondre, constitueront la plus importante collection au monde pour la période. Nous ferons des économies d’échelle, ce qui permettra d’ouvrir davantage le Musée de l’Orangerie et de développer ses activités. Pour les expositions hors les murs, la collection du Musée d’Orsay et de l’Orangerie pourrait compter sur des Cézanne, des Renoir supplémentaires… et sur la suite logique et normale que représentent le Fauvisme, Matisse, les Picasso de l’époque bleue et rose, Modigliani, Soutine, etc. Un tel ensemble serait unique au monde et plus important que la collection du MoMA, cela va de soi, et que celle du Metropolitan Museum of Art de New York. En outre, sur le plan chronologique, il faut aussi absolument réussir à décloisonner le Musée d’Orsay, et à créer plus de souplesse dans les transitions entre les époques historiques dont il a la responsabilité sur le plan patrimonial.

Quels ont été vos rapports avec la Réunion des musées nationaux (RMN) ?
Ce qui a constitué la force de la RMN, c’était la mutualisation des musées. J’ai toujours en souvenir l’exposition sur le XVIe siècle européen faite par Michel Laclotte et son équipe, une exposition que j’ai vue quand j’étais encore étudiant, ou celle sur le siècle de Rembrandt ou encore l’exposition « De David à Delacroix »… Cette époque n’existe plus. Toutes les acquisitions passaient aussi par l’intermédiaire de la RMN qui gérait les budgets des musées nationaux : c’est également terminé. On n’a pas su encore en tirer toutes les conséquences.
Il faut achever cette mutation des musées dont l’administration centrale va changer dans le cadre de la RGPP avec la probable disparition de la Direction des musées de France fondue dans un plus vaste ensemble. La RMN est un reste du système ancien. Le Louvre a réussi à n’avoir presque plus à faire avec elle. La RMN n’a plus de raison d’être. C’est un organisme qui vit des autres et, notamment du Musée d’Orsay, son deuxième bailleur de fonds après l’État, le Musée Picasso… On a ainsi empêché le Musée d’Orsay de créer un service des expositions, un autre pour les éditions, une cellule mécénat, de s’occuper de son fonds de photographies… La RMN a largement perdu ses compétences professionnelles, comme j’ai pu le constater quand j’ai fait l’exposition « Vienne 1900 » au Grand Palais. Et il serait absurde aujourd’hui de lui rattacher les musées qui sont toujours des « services à compétence nationale » : il ne s’agit pas du tout de la même logique. Quant à ses activités commerciales, avec ses librairies et ses boutiques, la RMN est aujourd’hui uniquement préoccupée de réaliser des bénéfices financiers, oubliant quels devraient être ses objectifs en termes de formation et d’éducation. On vend des produits bas de gamme, des savates à l’effigie de la Joconde, des sacs à main roses vulgairement décorés d’images empruntées à Degas, alors qu’il faut au moyen de cette activité contribuer à former le goût du public, comme le fait la boutique du MoMA de New York ou celle du Musée des Arts décoratifs de Paris.

Quels sont vos projets ?
Je serai toujours professeur à l’université. Je vais reprendre la totalité de mes enseignements et de mes travaux. J’ai aussi des projets éditoriaux aussi bien sur l’art contemporain que sur des sujets plus larges. Je prépare actuellement un livre sur l’art abstrait au XXe siècle d’un point de vue pluridisciplinaire. Je vais aussi, avec l’accord de mon successeur, Guy Cogeval, assurer le commissariat des expositions que j’ai programmées à Orsay : « Corinth » qui ouvre à la fin mars, dans laquelle Anselm Kiefer a été invité, et « La collection de pastels du Musée
d’Orsay » à l’automne, où l’on verra à la fin des œuvres au pastel d’Aurelie Nemours et de Sam Szafran, qui montrent que « la vie continue ».

Philippe Régnier

Serge Lemoine
© D.R.

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