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Bernard Tschumi / Claude Fehlmann S.A.

L’ECAL : école galbée

Le Journal des Arts - n° 269 - 16 novembre 2007

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Fondée en 1821, l’École cantonale d’art de Lausanne (ECAL), en Suisse, n’a réellement pris son envol qu’après l’arrivée à sa tête de Pierre Keller, artiste et pédagogue, homme-orchestre et « repousseur » de frontières, à l’énergie, à l’enthousiasme et au carnet d’adresses inépuisables.

En l’espace de dix ans, sous sa férule, l’ÉCAL a rejoint le Top 10 des écoles internationales d’art et de design, a vu passer le nombre de ses étudiants de 145 à 420, se multiplier le nombre de ses sponsors et partenaires, et transformer le corps professoral en une sorte de « who’s who » des matières enseignées.
À l’étroit dans ses locaux de Lausanne, l’ÉCAL cherche un nouveau lieu. Ce sera à Renens, dans l’immédiate banlieue de Lausanne. Là, sur une parcelle de 11 000 m2, un ensemble de bâtiments curieusement enchevêtrés. Une usine mère édifiée en 1950 et littéralement doublée en 1958. Le tout légèrement de guingois, presque illisible, mais qui dispose d’espaces intérieurs aux configurations multiples et aux volumes époustouflants, lesquels, déployés, totalisent en surface plus de 2 500 m2.
Ce colossal ensemble abritait autrefois l’Iril, la reine de la maille vaudoise. En sortaient, au kilomètre, bas, collants et pull-overs. Employant jusqu’à 1 600 personnes, l’Iril était le cœur battant de Renens jusqu’à ce que mondialisation et délocalisation conjuguées mettent fin à ses activités. Que faire dès lors de l’Iril ? Pierre Nussbaumer, le propriétaire des lieux, en attente d’une solution, met le bâtiment à la disposition de la brigade canine de la gendarmerie de Lausanne, manière d’en éloigner les squatteurs !
Plusieurs solutions sont envisagées jusqu’à l’arrivée de Pierre Keller, ÉCAL sous le bras. Les deux Pierre et la municipalité de Renens accouchent d’un projet qui va redonner au lieu sa vocation de cœur battant. L’ÉCAL occupera les deux tiers de l’ensemble, le tiers restant se répartissant entre l’école d’architecture de la Polytechnique de Lausanne, une galerie d’art : l’ÉLAC (Espace lausannois d’art contemporain), et des studios consacrés aux nouvelles technologies que la ville de Renens mettra à la disposition de créateurs multimédia.
Ne reste plus qu’à réhabiliter et à reconvertir l’ensemble. Il y faut un architecte. Ce sera Bernard Tschumi (Paris, New York), avec la collaboration de l’agence lausannoise Claude Fehlmann S.A. Tschumi s’attache d’emblée à dégager les trois grands plateaux, chacun de la taille d’un terrain de football, à repenser les circulations, à créer une rue intérieure, à creuser des puits de lumière verticaux et des trouées horizontales, à tendre des passerelles, des coursives et des traversées, à multiplier les jeux de regards, à ponctuer le tout de grands aplats de couleur. Autrement dit, une manière très cinématographique d’envisager l’espace, avec ses champs et ses contrechamps, ses découvertes, ses panoramiques, ses travellings, ses fondus enchaînés.
Pour unifier l’extérieur : une enveloppe de métal scandée par des stores multicolores, comme une évocation de De Stijl ou du Bauhaus. Puis, pour la façade principale, Tschumi opte pour une résille métallique du plus saisissant effet. Évident hommage, en forme de mantille assassine, aux bas et collants que produisait ici l’Iril, et tout autant signalétique identitaire et brise-soleil. Pour accentuer plus encore l’idée de mouvement, Tschumi imprime à sa résille métallique des ondulations souples qui évoquent irrésistiblement la courbure d’une hanche, l’arrondi d’une cuisse, le galbe d’un mollet, la finesse d’une cheville. Et puis, parce que nous sommes en Suisse, et que même une école n’y échappe pas, dès l’entrée, un distributeur de billets !

Gilles de Bure

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