XIXe siècle

Transe, danse et autres bacchanales !

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 30 août 2016 - 807 mots

Dans une exposition ouverte à la musique, à la danse, au cinéma ou à la psychiatrie, le musée d’Ajaccio
convie les avatars des prêtresses du vin et de l’ivresse, confrontées au romantisme et au réalisme.

AJACCIO - La bacchanale, pourrait-on dire, est le plus vieux métier de l’histoire de l’art. Les ménades, se contorsionnant en frappant du pied aux rythmes dionysiaques, figurent sur les vases grecs autour de l’an 500 av. J.-C. Dans sa pièce Les Bacchantes, Euripide raconte la possession des Thébaines qui en viennent à démembrer le roi Penthée, lequel a voulu proscrire le culte de Dionysos. Comme le rappelle François Lissarrague dans le catalogue (dont les textes généraux sont, hélas, deux fois trop volumineux), ce mythe finira par se confondre avec celui d’Orphée, le chantre d’Apollon auquel les femmes thraces ont réservé le même sort. Une variante met aussi en scène des ménades enlevant des enfants qu’elles partent dépecer dans la montagne.

Après celui de Bordeaux, le musée d’Ajaccio retrace la résurgence moderne de ces figures. Le XIXe siècle est hanté par la possession, dont les femmes sont les victimes. Depuis Le Magnétiseur d’E.T.A. Hoffmann, la littérature est peuplée de créatures guettées par un prédateur. Une découverte est celle d’un tableau de Félix Trutat, mort à 24 ans de la tuberculose, dont l’odalisque est contemplée à travers la fenêtre par une tête géante, qui pourrait bien être le peintre en voyeur. La Nymphe et le Satyre, bronze des années 1810 de Géricault, montre sans fard la brutalité du viol perpétré par le fauve et la souffrance de la jeune fille, annonçant le succès d’un thème qui va parcourir le romantisme.

Érotisme glacé
Les plus classiques puisent dans la tradition des Bacchanales de Poussin et Rubens ainsi que dans les nus alanguis de Giorgone et de Titien pour exposer les appas féminins. Dans l’atmosphère propre à la Restauration, Lancelot Théodore Turpin de Crissé trouve dans L’Hymen de Bacchus et d’Ariane le prétexte à un cortège bucolique. Des artistes exploitent cette mythologie à des fins purement formelles. La Danse des Bacchantes, peinte en 1847 par Charles Gleyre, sonne comme un manifeste de la mode néogrecque. Cet érotisme glacé se retrouve dans La Mort d’Orphée d’Émile Lévy, dont les ménades s’apprêtent avec beaucoup de grâce à découper le poète. À l’arrière, un homme, les mains liées, figure l’artiste attendant son sort.

Les nudités se font omniprésentes au Salon, la sensualité le disputant au classicisme. La rencontre d’un satyre et d’une bacchante sous le ciseau de James Pradier provoque un scandale en 1834. Dans cette scénographie, qui se répète au fil du siècle, l’abandon de la jeune fille signe son consentement. Dénudée par le satyre, elle fait mine de le repousser, tout en riant et en offrant une gorge généreuse. La femme est assimilée à un charmant animal. Ce groupe, dans lequel les images antiques se mêlent à l’influence du Bernin, choque par le réalisme du corps. « C’est une œuvre purement sensuelle », qui ne répond pas aux critères de la statuaire, s’étonne le critique conservateur Gustave Planche. L’artiste est même accusé d’avoir moulé le corps sur celui de son modèle préféré, Juliette Drouet.

C’est bien le vulgaire du réalisme qui est reproché à ces sculpteurs : « Ce que Courbet a rêvé dans la peinture, M. Carpeaux l’a réalisé  dans la sculpture », s’exclame ainsi René Ménard, collaborateur de la Gazette des Beaux-Arts en 1869. Il fait référence au groupe de La Danse commandé au sculpteur pour le nouvel Opéra, qui suscite l’hostilité des bien-pensants. Une bouteille d’encre sera jetée sur l’une de ces bacchantes. La critique agite le spectre de la contamination : « N’approchez pas trop de ces femmes haletantes, prévient cet auteur, car leurs mouvements désordonnés vous entraîneraient. » Le quotidien Le Charivari publie des caricatures dans laquelle la foule est prise de frénésie sur la place. Dans le même esprit, un tableau représente un bourgeois en train d’embrasser discrètement une statue dans un musée. Dans les années 1900, Louis Feuillade réalise des films hilarants mettant en scène une femme du peuple entraînant les passants dans une sarabande effrénée. L’exposition mêle ainsi avec bonheur peinture, sculpture, photographie, cinéma, danse et musique, aux accents d’Orphée aux enfers d’Offenbach. On pense inévitablement au ballet des bonnes sœurs déchaînées dans Robert le Diable de Giacomo Meyerbeer, qui eut un grand succès dans les années 1830. La veine cocasse se retrouve dans une sculpture tardive de Gustave Doré, isolant un personnage de son tableau La Mort d’Orphée (1879) : cette Nymphe enlevant une nichée de petits faunes, pleine d’humour, décrit une bacchante rieuse emportant des bébés faunes sans ménagement, dont l’un tiré par les cheveux semble fort mécontent. On peine à imaginer un sort tragique pour les enfants de cette version dénaturée des mythes archaïques.

BACCHANALES Modernes !

Commissariat général : Sophie Barthélémy, directrice du Musée des beaux-arts de Bordeaux ; Philippe Costamagna, directeur du Palais Fesch, Ajaccio
Nombre d’œuvres : 145

Bacchanales modernes ! Le nu, l’ivresse et la danse dans l’art français du XIXe siÈcle,

jusqu’au 3 octobre, Musée des beaux-arts-palais Fesch, 50, rue Fesch, Ajaccio, tél. 04 95 26 26 26, www.ajaccio.fr, tlj sauf mardi, lun.-mer.-sam. 10h30-18h, jeu.-ven.-dim. 10h-18h, entrée 8 €. Catalogue Silvana Editoriale, 29 €

Légende Photo :
Emile Lévy, La Mort d'Orphée, 1866, huile sur toile, 206 x 133 cm, Musée d'Orsay, Paris. © Photo : RMN (Musée d'Orsay)/Stéphane Maréchalle.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°462 du 2 septembre 2016, avec le titre suivant : Transe, danse et autres bacchanales !

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