Directeur de la rédaction du magazine « L’Express »

Christophe Barbier : « La Culture est régalienne, comme la Défense »

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2016 - 1903 mots

Politologue reconnu, Christophe Barbier analyse les rapports entre la culture et la vie politique, en journaliste et homme de théâtre.

Ancien élève de l’École normale supérieure, Christophe Barbier (49 ans) est journaliste politique depuis 1990. Il entre au magazine L’Express en 1996 pour en devenir le directeur de la rédaction en 2006. Il est aussi comédien de théâtre et se produit une quarantaine de fois par an avec la troupe du Théâtre de l’Archicube. Il jouera cinq pièces de Courteline à Cabourg le 23 avril et Sganarelle ou le Cocu imaginaire le 4 juin à Versailles, dans le cadre du Mois Molière.

Pourquoi la culture est-elle si peu présente dans le débat politique ?
Cela tient d’abord au consumérisme électoral que les partis et les présidentiables ont installé. Ces derniers donnent plus de temps aux sujets qui concernent les gens et aux thèmes qui peuvent poser un personnage, le sculpter de manière à correspondre à un produit politique et à un marché : la sécurité, l’international, la fiscalité. Les électeurs intéressés par la culture n’étant pas majoritaires dans le corps électoral, les politiques préfèrent s’abstenir d’aller sur ce terrain. Nous sommes dans une loi de l’offre et de la demande, caricaturée par son expression télévisée. Et dans ce temps médiatique contingenté en minutes et en vocabulaire, il n’est pas question de mettre des problématiques culturelles, pas assez rentables électoralement.

Cela ne tient-il pas aussi au rapport à la culture des récents candidats à la présidence de la République ?
Oui, tout à fait. Nous avons affaire au moins depuis deux présidentielles, à des rôles principaux qui ne sont pas assez fous de culture. Qu’il s’agisse de Nicolas Sarkozy ou de Fançois Hollande, le rapport à la culture est assez distancié. Hollande ne s’en cache pas, il ne s’en désintéresse pas, mais on ne lui connaît pas de passion ou de culture personnelle approfondie. Néanmoins, il fait en ce moment la « tournée des popotes » artistiques pour des raisons d’image ; il a maintenant avec Julie Gayet un contact privilégié avec ces milieux-là, et il n’y a pas chez lui de comportement de philistin. Idem pour Sarkozy. Avec sa conversion tardive à la culture, grâce à Carla Bruni, il a développé une voracité de produits culturels. Il voit tous les films d’un cinéaste qui l’intéresse, et quand il regarde une série télévisée, il en voit toutes les saisons, tous les épisodes en un week-end. Mais cela n’a pas fait de lui une référence en matière de culture. Cela n’intéresse pas Hollande et Sarkozy que l’on dise que leur bilan culturel est formidable.

N’y a-t-il pas une rupture avec le passé ?
Oh oui ! Georges Pompidou connaissait la poésie française sur le bout des doigts, et il était un grand amateur d’art contemporain. Valéry Giscard d’Estaing, même s’il a mis l’accordéon en avant, était plutôt le fruit d’une aristocratie élitiste, mais on ne lui connaît pas non plus de passions précises ; il a quand même lancé le Musée d’Orsay. François Mitterrand est le dernier grand président en termes d’action culturelle, c’était un passionné de bibliophilie et d’architecture et ce n’est pas pour rien qu’il a fait tous ces grands travaux. Il a mis beaucoup d’argent dans la culture, d’abord pour lui, pour rattraper Louis XIV et Napoléon, car il savait qu’il ne resterait dans l’Histoire qu’en laissant des bâtiments. Il y a adjoint ce que l’on retient traditionnellement de son action culturelle, mais qui était secondaire dans son esprit : le festif, la culture en fête, et ça, c’est Jack Lang. C’est de l’argent qui part en fumée, mais quelle belle fumée !
Jacques Chirac est un cas à part. Il est longtemps resté discret sur sa passion pour les arts asiatiques, d’abord parce qu’il ne voulait pas que la politique mette les pieds dans son jardin secret et ensuite parce que l’élitisme de cet art « a une tête de gauche », en décalage avec son électorat. En 1994-1995, il l’a mis en évidence, quand il a voulu présenter un visage plus humain aux Français. Ce n’est cependant pas un bon président pour la culture, car à part ce caprice personnel qu’est le Quai Branly, il n’a rien fait.

N’y a-t-il pas aussi un consensus droite-gauche sur la culture ?
C’est vrai. On a abouti à la fin de la guerre idéologique, comme dans d’autres domaines, entre une gauche qui ne jurait que par la création et le spectacle vivant, et une droite par la défense du patrimoine. L’apex et la fin ont été la polémique autour des « colonnes » de Daniel Buren, en 1986. Nous sommes alors dans une situation politique extrêmement violente, la revanche de la droite sur Mitterrand au bout de cinq ans, avec une polémique d’une virulence incroyable sur la pyramide du Louvre et les colonnes de Buren. Et que se passe-t-il après ? Rien ! Rien n’est détruit : au contraire, les ministres de la Culture de droite, et tous ceux qui à droite se piquent de culture, digèrent immédiatement le bilan mitterrandien. Tout s’éteint dans les années de cohabitation. La droite fait semblant de mener une guerre idéologique à base de culture, mais elle intègre la culture « languienne ». La culture est passée dans la société, ce n’est plus la chasse gardée de l’élite et revenir en arrière aurait été gravement réactionnaire. Grâce aussi à la privatisation de l’ORTF et à la multiplication des chaînes et des radios libres, il y a eu une diffusion de la culture plus importante ; sans oublier la décentralisation. Les roitelets locaux vont tous construire des musées, des théâtres. Le fait que la culture « languienne » soit une culture de la fête accessible à tous, accélère ce processus. Le défilé de Jean-Paul Goude en 1989, c’est formidablement culturel et en même temps très populaire.

Dans son numéro daté du 30 mars, « L’Express » propose de remonter le ministère de la Culture dans l’ordre protocolaire, pourquoi ?
En raison de notre héritage monarchique, il n’y a pas de grande action culturelle sans un rôle éminent du président. C’est en cela que l’on voit que la Culture est régalienne, comme la Défense et les Affaires étrangères. Éventuellement, on pourrait fusionner la Culture avec l’Éducation nationale. Le seul exemple que l’on a, c’est Lang, et c’est le ministre de la Culture qui devint ministre de l’Éducation. J’ai plutôt l’impression que c’est une expérience réussie. Il n’a pas été un si mauvais ministre de l’Éducation que cela, et par ailleurs mettre la Culture dans l’Éducation, c’est comme mettre du sang neuf dans une perfusion pour que cela infuse jusqu’à l’enseignement primaire. On redressera l’éducation de ce pays en développant fortement l’éducation culturelle. Des enfants qui sont en difficulté et qui font du théâtre, de la musique, des exercices d’écriture, s’éduquent par l’action. La pratique culturelle dans l’éducation doit être à la hauteur de « La main à la pâte », le projet de Georges Charpak : n’apprenons pas les sciences avec un tableau noir et des équations, apprenons les sciences en mettant les mains dans ce que c’est.

De nombreux observateurs pointent une stagnation de la démocratisation culturelle…
Regardons d’abord les choses sur le temps long. On a fait plus de progrès en cinquante ans qu’en cinq siècles. Et si cela stagne depuis quelques années, c’est peut-être aussi parce que les catégories populaires accèdent à la culture par d’autres moyens – musique, cinéma, télévision. C’est pour cela qu’une grande politique d’audiovisuel public doit évidemment se faire avec de la qualité culturelle. Si les gens ne vont plus à la culture parce qu’ils sont devant leur ordinateur, il faut que la culture aille à eux. Il ne faut pas construire de nouveaux établissements culturels mais développer l’itinérance. Je peux vous assurer que si demain un camion traverse la France avec La Joconde et Le Radeau de la Méduse, et s’arrête sur la place du village, l’effet de curiosité sera maximum.

On a souvent fait le reproche au théâtre de monter des pièces trop compliquées pour le grand public. Les choses ont-elles changé ?
Il ne faut pas attirer tous les publics sur tous les arts. Il y a une fonction expérimentale et de recherche dans le théâtre comme dans les arts plastiques. Il n’y a que 400 personnes pour comprendre et apprécier une recherche très poussée, mais du dialogue avec ces 400 naîtra un art plus grand public. Il y a vingt ou vingt-cinq ans, un spectacle de Stéphane Braunschweig était hyperélitiste, il montait La Cerisaie avec un plateau blanc et des trappes qui s’ouvraient. Aujourd’hui c’est devenu accessible, compréhensible. Ceci dit, il y a incontestablement eu un ressaisissement des milieux théâtraux au début des années 1990, entre l’extinction d’une certaine forme de théâtre, avant-gardiste au mauvais sens du terme, et l’émergence d’un nouveau grand théâtre populaire. Des formes théâtrales nouvelles ont surgi, Joël Pommerat par exemple, qui crée du rêve, de la magie sans passer par les obscurités de l’avant-gardisme. Il y a aussi eu des formes théâtrales extra-muros : Royal de Luxe, c’est cela ; les gens vont voir une histoire qui vient à eux, dans leur rue. Les auteurs aussi ont contribué à se rapprocher du public ; je pense à Éric-Emmanuel Schmitt, Yasmina Reza, Jean-Marie Besset ou Éric Assous, qui ont favorisé un retour de la narration.

Pour en revenir à la politique, le divorce entre droite et culture est-il définitif ?

La droite est plus décomplexée dans ses pratiques que dans ses discours. Elle présuppose que son électorat va mal réagir. Mais la droite se trompe, elle se rapprocherait d’un nouvel électorat, notamment jeune, en mettant en avant ses projets culturels. Projet contre projet, si un projet de droite était meilleur et mieux budgété, les artistes iraient vers ce candidat-là. Par ailleurs, il y a quelque chose de fondamental pour la droite [à faire dans l’objectif] que les milieux artistiques adhèrent à son projet, c’est combattre l’extrême droite. Or on voit bien qu’il y a un clivage entre ceux qui n’ont pas de position ambigüe et les autres.

Voyez-vous de possibles ministres de la Culture à gauche et à droite ?

Non, très peu. Audrey Azoulay a été nommée car « ils » n’ont trouvé aucun élu pour remplacer Fleur Pellerin. Ils ont longuement cherché et ils n’ont trouvé personne. Je peux vous l’assurer. Pellerin était déjà une technocrate. Elle est venue à la Culture parce qu’elle était spécialiste du numérique. Le conseiller du prince pour remplacer un ministre, c’est toujours un échec du politique. La personne avec qui il est le plus intéressant de parler culture, à gauche, c’est Martine Aubry, qui a complètement pensé un schéma culturel pour sa métropole.
À droite, c’est compliqué ; ceux qui sont intéressants, Bruno Le Maire ou Nathalie Kosciusko-Morizet, sont présidentiables, donc on ne peut pas en faire tout de suite des ministres de la Culture… Sinon, c’est maigre, car le sarkozysme a formaté une génération et le sarkozysme et la culture, ça fait deux. Je choisirais Hervé Gaymard. C’est le plus grand lecteur de la classe politique, c’est un fou d’écriture et de culture. C’est le plus grand connaisseur d’André Malraux. Mais il a été injustement carbonisé il y a douze ans. Je pense enfin à un autre, est-il de droite ou de gauche, mais ses ambitions sont au-delà, c’est Emmanuel Macron ! Macron est un passionné de culture et de spectacle vivant. Il adore les artistes et s’attache à discuter avec eux.

Légende photo

Christophe Barbier. © Photo : Eric Garault/PascoandCo.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°455 du 15 avril 2016, avec le titre suivant : Christophe Barbier : « La Culture est régalienne, comme la Défense »

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