XXe siècle

Barbara Hepworth, Moore au féminin

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 15 septembre 2015 - 716 mots

La rétrospective que lui consacre la Tate Britain à Londres montre que l’œuvre de l’artiste britannique n’a rien à envier à celle de son contemporain Henry Moore.

LONDRES - À la question « Pourquoi y a-t-il si peu de sculptures d’Henry Moore à l’exposition de Barbara Hepworth ? », Chris Stephens, commissaire de la manifestation présentée à la Tate Britain, rétorque : « C’est étrange, pendant la rétrospective d’Henry Moore, personne n’a posé la question de l’absence de Barbara. » Ironique, cette réponse résume l’écart entre la notoriété de celui qui est considéré comme le sculpteur britannique le plus important du XXe siècle et celle de son alter ego féminin.

Pourtant, il est difficile de ne pas reconnaître l’apport essentiel de Hepworth (1903-1975) à cette discipline en Grande-Bretagne. L’exposition londonienne permet de découvrir un trajet étonnant.
Le parcours s’ouvre sur la période figurative la moins connue. Et pour cause, car les rares œuvres exposées ne présentent pas une originalité exceptionnelle. Les quelques figures féminines sont une version hiératique, pour ne pas dire rigide, du primitivisme qui fascine tous les acteurs de l’avant-garde européenne. Ce sont les autres artistes des années 1920 – Alan L. Durst, Elsie Marion Henderson ou John Skeaping, le premier mari de Hepworth – qui font l’intérêt de cette section, avec des variations poétiques sur le thème animalier. Cependant, les deux Torso (1929 et 1932) de l’artiste attirent le regard. Nettement plus stylisés, d’une faible épaisseur, ils font penser à certaines sculptures d’Alberto Giacometti, lors de sa phase surréaliste. Curieusement, malgré les nombreuses visites effectuées par Hepworth à Paris à la même période, les historiens de l’art anglais ne consacrent pas une ligne à cette « rencontre » éventuelle. Fierté nationale mal placée ?

Masses biomorphiques
À leur décharge, celui qui apparaît comme le véritable catalyseur incitant l’artiste à s’orienter vers l’abstraction dans les années 1930 est Ben Nicholson, qui va devenir son compagnon. Ce dernier, à l’origine peintre, pratique l’abstraction géométrique avant de réaliser une série de reliefs sculptés. C’est grâce à lui également que Hepworth se trouve en contact avec Herbin, Hélion et Mondrian, qui s’employaient à épurer l’art non objectif, et surtout avec Arp.

Comme ce dernier, mais aussi comme Brancusi, Miró ou Moore, Hepworth prend ses distances avec la figuration mais aussi avec les œuvres d’inspiration industrielle – constructions métalliques ou abstractions géométriques – en travaillant sur des masses biomorphiques, des blocs ovoïdes, des lignes courbes et souples, des volumes stylisés. Ce qui est maintenant célébré n’est plus la rupture entre l’homme et la nature mais leur union. Les contours ondulants des figures allongées sont déjà une première exploration du thème du corps dans le paysage (Two Forms, 1933, Mother and child, 1933). L’artiste tend ainsi vers une sculpture organique où les formes produites renvoient à un prototype archaïque, intemporel, inspiré par une nature aux accents oniriques ou symboliques. Comme Moore, elle pratique les formes biomorphiques, des corps arrondis et lisses, traités avec une précision minutieuse, tels des phénomènes biologiques cristallisés dans la matière. Déployées dans plusieurs salles, ces œuvres sont d’une pureté magnifique.

Rythme et légèreté
Dans l’exposition on découvre la « signature » particulière de Hepworth : sculptures percées à l’intérieur desquelles des ficelles évoquent les cordes d’un instrument musical. De la même manière qu’en musique, les sons, mais aussi les silences, entrent dans le rythme de la composition, ses sculptures sont formées par l’harmonie de la matière et de l’espace vide. Rythme et légèreté, sont les sensations que dégagent des œuvres « transparentes » comme Pelagos (1946) ou Wave (1943).
Enfin des maquettes et des films présentent un pan essentiel de la production sculpturale : les œuvres situées en extérieur. Si Barbara Hepworth n’est pas toujours reconnue à sa juste valeur et souvent assimilée à l’émule de Moore, elle a toujours joui d’un succès important avec les commandes publiques nationales. Placés dans la nature, ses travaux trouvent un souffle particulier (Groupe of Three Figures- Conversation, 1952, Sculpture with colour, 1943). Ici, comme souvent chez Hepworth, le regard « touche » et caresse les formes en devenir, concaves et convexes, arrondies et sensuelles, suit les lignes ondoyantes et fluides, glisse sur des surfaces immaculées. Univers épuré, harmonieux, d’un raffinement sans préciosité et d’où, étrangement, toute dissonance est exclue.

HEPWORTH

Commissaires : Penelope Curtis et Chris Stephens
Nombre d’œuvres : 100

BARBARA HEPWORTH, SCULPTURE FOR A MODERN WORLD

Jusqu’au 25 octobre, Tate Britain, Millbank, Londres, tél. 44 20 7887 8888, www.tate.org.ik, tlj 10h-18h, entrée 18 £ (env. 25 €). Catalogue, 208 p., 25 £ (env. 34 €).

Légende Photo :
Barbara Hepworth, Forme large et petite, 1934, albâtre blanc, 25 x 45 x 24 cm, The Pier Arts Centre Collection, Orkney. © Bowness.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°441 du 18 septembre 2015, avec le titre suivant : Barbara Hepworth, Moore au féminin

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