Peinture

Éclats d’Histoire

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 5 mai 2015 - 700 mots

Provocante, l’œuvre de Jörg Immendorff met en scène une Allemagne déchirée.
La monographie de la Fondation Maeght montre en particulier la dernière période.

SAINT-PAUL-DE-VENCE - Sans doute, Olivier Kaeppelin, le directeur de la Fondation Maeght, avait l’embarras du choix. S’adresser à Michael Werner pour présenter Jörg Immendorff (1945-2007) était judicieux ; le galeriste possède un ensemble de 700 œuvres qui couvrent la carrière entière de l’artiste allemand. Encore fallait-il trouver une manière pertinente de faire le tri et proposer un parcours qui mette en évidence la vision qu’a Immendorff du monde. Du monde ou de l’Allemagne (ou plutôt des Allemagnes) puisque l’essentiel de la production du peintre a pour sujet la situation de ce pays.
De fait, comment faire abstraction de l’actualité quand on appartient à une génération d’artistes qui, face à un passé demeuré insupportable, s’engage dans un dialogue avec l’Histoire. Toutefois, à la différence d’un Baselitz, d’un Kiefer ou d’un Lüpertz (lire p. 25), Immendorff s’intéresse moins à la mémoire de la guerre qu’à ses conséquences, comme la partition de l’Allemagne et la difficulté à vivre cette situation schizophrène. Lui qui a toujours vécu à l’Ouest, crée en 1976 avec A. R. Penck, son « voisin », une « Alliance d’action RFA-RDA ». Rien d’étonnant pour quelqu’un qui, depuis 1968, considère que l’art a un rôle avant tout politique, à l’origine de différentes activités provocatrices (des happenings essentiellement). À la fois geste créatif et attitude d’ordre social, la pratique d’Immendorff a ainsi partie liée avec les expressionnistes mais aussi avec Dada. Il faut dire qu’il fut formé par Joseph Beuys à la Kunstakademie de Düsseldorf.

C’est en 1978 que l’artiste commence une série qui a fait sa renommée : « Café Deutschland », analyse picturale de la double histoire allemande d’après guerre. La Fondation Maeght ne montre que très peu de ces œuvres emblématiques. Décision discutable, car la production plastique d’Immendorff reste encore largement méconnue en France.

Ces toiles immenses, des théâtres baroques, réunissent une foule d’anonymes et des personnalités politiques dans des espaces piranésiens éclatés. Conçus en réponse au Caffè Greco (1976) de Renato Guttuso, illuminé par le soleil italien, les tableaux du « Cafe Deutschland » sont plongés dans une atmosphère lugubre, éclairés par une lumière jaune aveuglante. À l’harmonie et à l’équilibre se substitue l’asymétrie de l’outrance. Ces lieux de rencontre traditionnels deviennent des lieux picturaux inquiétants, souvent chargés de signes de pouvoir dont certains évoquent le fascisme. Entre pathos et puissance, entre kitsch et fonction cathartique, cette peinture qui ne connaît pas la demi-mesure fascine ou rebute, mais ne laisse jamais indifférent.

Quelques années plus tard, ce sont les « Café de Flore » qui font leur apparition avec leur lot d’artistes admirés par Immendorff (Max Ernst, Otto Dix, Max Beckmann), une manière de relier son art à la modernité allemande. L’importance du monde artistique devient de plus en plus grande dans cet univers où l’atelier du peintre se trouve au cœur de l’œuvre. Méditant, isolé face à une boule du cristal ou attablé avec ses confrères, Immendorff en fait, selon Olivier Kaeppelin dans le catalogue, « la scène de l’histoire de l’art où des personnages surgissent d’œuvres d’art anciennes » (Dürer, Cranach). Sur cette scène, le peintre se produit dans des rôles.

« Travail sans mains »
Mais c’est probablement la fin du parcours qui fait l’originalité de cette manifestation. Pendant les dernières années de sa vie, Immendorf est atteint par la maladie de Charcot, une forme de paralysie progressive. Dans l’impossibilité de peindre, l’artiste devient le « conducteur » de ses travaux, réalisés à l’aide d’assistants. Il donne des directives, surveille et corrige, devenant à la fois le créateur par procuration et le critique de son œuvre. Avec ce « travail sans mains » (Peter-Klaus Schuster), l’artiste invente une forme de peinture conceptuelle qui, paradoxalement, semble parfaitement contrôlée. Curieusement, il y a même un léger aspect décoratif dans ces allégories pleines d’imagination dont le fond quadrillé évoque la mosaïque. Devant ce testament artistique anticipé, on peut tantôt admirer la volonté exceptionnelle de l’homme, tantôt ressentir un malaise face à un geste qui frôle l’absurde.

IMMENDORFF

Commissaire : Olivier Kaeppelin, directeur de la Fondation Maeght, en collaboration avec Michael Werner, galeriste
Nombre d’œuvres : 62

JÖRG IMMENDORFF, LES THÉÂTRES DE LA PEINTURE

Jusqu’au 14 juin, Fondation Maeght, 623, chemin des Gardettes, 06570 Saint-Paul de Vence, tél. 04 93 32 81 63, www.fondation-maeght.com, tlj 10h-18h, entrée 15 €. Catalogue, 160 p., 26 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°435 du 8 mai 2015, avec le titre suivant : Éclats d’Histoire

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