Vidéo

Tony Oursler sur les pas du premier cinéaste

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2014 - 589 mots

Grotesques et critiques, les images projetées sur les sculpture-écrans exposées au Grand Hornu prennent aussi leur source dans la protohistoire du cinéma.

HORNU - Sur le site remarquable du Grand Hornu (Belgique), le MAC’s déploie son enfilade de salles pour tracer un parcours dans l’œuvre de Tony Oursler, l’artiste américain formé en particulier à CalArts, la célèbre école d’art californienne qui a produit un bon nombre des figures de la côte Ouest américaine. On connaît bien Oursler pour ses dispositifs de projection souvent disposés dans les angles morts des musées, visages parlants, grimaçants, volontiers clownesques, au point d’en avoir forgé une image de marque trop étroite.

En jouant avec le rythme des salles, Oursler entraîne dans un parcours qui voit alterner des petites pièces comme Director (1996), simple projection sur une poupée accrochée dans un angle de pièce et animée par le visage de David Bowie en metteur en scène d’une séquence invisible, à Phantasmagoria, la pièce monumentale (quarante mètres de haut) composite et collaborative, conçue spécifiquement pour le contexte du musée qui d’ailleurs en a fait l’acquisition. La drôlerie bouffonne de la première impression laisse vite la place à un sentiment bien plus contrasté, où la violence latente comme la déréliction des personnages viennent en contre-pied à une forme de baroque des installations-assemblages.

Sous le burlesque, l’ironie
Les figurines grotesques perchées sur des structures rassemblent des personnages et fantômes fabriquées souvent avec une sorte de désinvolture « trash » en saynètes tragicomiques, et dans lesquelles de petites projections viennent apporter un caractère théâtral. Parfois plongées dans la pénombre (Oursler répète volontiers préférer la nuit au jour), les œuvres associent des créatures de rêve comme de cauchemar, et leur modernité technologique est régulièrement battue en brèche par leur nature de bricolage aux motifs souvent empruntés à la culture vernaculaire, voire à la sous-culture d’Halloween. Mais sous le burlesque pointe une sévère ironie sur la société américaine contemporaine, avec des personnages en crise et des situations qui confinent à l’angoisse pour le corps et l’esprit.

La publication qui accompagne l’exposition est précieuse car elle se présente sous la forme d’un recueil des scripts et des textes de 52 pièces de l’artiste, entre 1977 pour ses premières œuvres sur écran et les toutes dernières : on y approche autrement le souci d’écriture de ces œuvres parlantes, entre humour et grincements. L’exposition révèle un autre aspect de l’artiste : s’il produit une critique ironique de la relation aux médias et aux regards contemporains dévorés par l’image – comme la grande salle réunissant des globes oculaires disposés comme un singulier planétarium, où les pupilles reflètent l’écran de télévision qu’elles regardent dans Open Obscura (1996-2013) –, il montre aussi une curiosité nourrie de références consistantes et d’une réelle érudition dans l’histoire de la projection, du proto-cinéma et des pratiques d’inventeurs du passé : ainsi la source de la grande pièce qui donne son nom à l’exposition est-elle un hommage nourri à un personnage dont Oursler se dit l’héritier, Étienne-Gaspard Robertson, « fantasmagore », le « premier cinéaste » qui à la fin du XVIIIe siècle propose entre magie noire et inventivité technique, des spectacles de lanterne magique. Le spectacle Oursler prend ici toute sa liberté, bien plus acide quand on y regarde de près, complexe et joueur.

Tony Oursler, Phantasmagoria,

jusqu’au 23 février 2014, Mac’s, site du Grand Hornu, Hornu près de Mons, Belgique, Informations au 32 65 65 21 21, www.mac-se.be, Tony Oursler, Catalogue Anthologie « Vox vernacular », Coédition du Mac’s et du Fonds Mercator, 258 pages, 49,90 €.

Commissaire : Denis Gielen

Légende photo

Tony Oursler, Phantasmagoria, vue de l'exposition au MAC's, Grand-Hornu. © Photo : Philippe De Gobert/MAC's.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°404 du 3 janvier 2014, avec le titre suivant : Tony Oursler sur les pas du premier cinéaste

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