Paris

Le design par ses matériaux

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 13 février 2013 - 796 mots

ColorCore, métal rouillé, terrazzo, marbre, verre de Murano, feutre et résine, ces matières anciennes et nouvelles sont à l’honneur dans quatre galeries.

PARIS - Une fois n’est pas coutume, les matériaux, innovants ou non, sont sur le devant de la scène dans les galeries de design parisiennes. Ainsi chez Gagosian, l’architecte Frank Gehry présente, à quelques jours à peine de ses 84 ans, une nouvelle série de luminaires intitulée « Fish Lamps » (prix non communiqués), conçus à partir d’un plastique laminé de la société Formica, le ColorCore. C’est, raconte-t-il, en brisant jadis accidentellement l’une de ses propres créations que l’idée lui est venue de concevoir une pièce avec les morceaux cassés, lesquels lui évoquaient des… écailles de poisson. Les six lampes ici présentées, dont une applique, sont donc toutes constituées d’une multitude d’« écailles » de ColorCore, dans des couleurs oscillant du blanc à l’ambre profond. Contrairement aux maquettes, plus enjouées, présentées dans une salle contiguë, les lampes-poissons de Gehry prennent la forme de poissons au sens littéral du terme, avec d’un côté la tête et de l’autre les nageoires, ventrales, dorsale et caudale. Le résultat se révèle un peu kitsch.

Rouille et résine
À la Carpenters Workshop Gallery, l’artiste néerlandais Joep Van Lieshout dévoile « Furniture III », nouvelle série de meubles sculpturaux ou, selon ses termes, « sculptures fonctionnelles ». Celui qui donne facilement dans les formes organiques sait aussi parfois être minimaliste. Ainsi, à partir de plaques métalliques laissées à l’air libre contre un mur de son atelier, sur le port de Rotterdam, il a découpé une suite de meubles brutalistes du plus bel effet, tels la lampe de bureau Lawyer (7 000 euros), le lampadaire Jewel (12 000 euros) et la bibliothèque Forest (32 000 euros). La rouille formée par les embruns donne une étonnante épaisseur au métal. Autre matière employée à l’envi par Van Lieshout, la résine. D’un noir profond et munie d’un immense abat-jour, l’étonnante Family Lamp (45 000 euros) se compose de trois personnages figés tels des oiseaux au lendemain d’une marée noire.

À la ToolsGalerie, ce n’est pas un matériau contemporain qui est exploré  : le « terrazzo », matériau de construction constitué de granulats colorés – marbre, quartz, verre… – agglomérés avec du ciment, servait jadis à la réalisation des sols des palais vénitiens. Les Canadiens Stéphane Halmaï-Voisard et Philippe-Albert Lefebvre ont ici usé de marbre noir de Carrare ou de verre de Murano concassés pour réaliser une série de meubles intitulée « Terrazzo Project ». Celle-ci se compose de tables basses, proposées de 2 300 à 5 100 euros pièce en version marbre, de 4 000 à 7 900 euros en version verre de Murano ; d’une table haute, 6 600 euros (marbre) ou 11 000 euros (verre) ; ainsi que d’une suspension, 3 200 euros ou 5 200 euros. Certes, le matériau originel est lourd, mais les deux designers ont développé une technique de coffrage inédite qui permet d’obtenir des pièces pesant près d’un tiers de moins que le matériau habituel. Les lignes, avec leur petit air années 1950, sont sobres et les granulats de couleur apportent une profondeur dans la texture, bien que l’effet de masse ne s’estompe nullement.

À la Galerie Kreo enfin, François Bauchet a dessiné neuf pièces, une série baptisée « Cellae », à l’aide d’un matériau nouveau : un feutre technique enduit de résine polymère et de fibre de verre. La série comprend des étagères de forme diverse, valant entre 6 500 et 10 000 euros pièce ; des rangements, à partir de 12 000 euros ; une table basse et un bureau. Les meubles sont conçus à partir d’un ou de deux modules répétitifs, chacun arborant une très faible épaisseur. Le plus étonnant est la matière, incroyablement douce au toucher. Toutes les pièces affichent une nuance gris soutenu, ce qui leur redonne un aspect industriel un poil morne. Toutes sauf une, un meuble de rangement à neuf modules, à 22 000 euros, lequel a conservé sa nuance originelle couleur blanc cassé. De près, on distingue la régularité des perforations du feutre et la profondeur de la résine. L’objet est malgré tout très aérien, presque délicat.

Frank Gehry, Fish Lamps,
jusqu’au 9 mars, Gagosian Gallery, 4, rue de Ponthieu, 75008 Paris, tél. 01 75 00 05 92, du mardi au samedi 11h-19h.

Atelier Van Lieshout, Furniture III,
jusqu’au 27 avril, Carpenters Workshop Gallery, 54, rue de la Verrerie, 75004 Paris, tél. 01 42 78 80 92, du lundi au samedi 10h-19h.

Terrazzo Project,
jusqu’au 23 mars, ToolsGalerie, 119, rue Vieille-du-Temple, 75003 Paris, tél. 01 42 77 35 80, du mardi au vendredi 11h-13h, 14h30-19h, samedi 11h-19h.

François Bauchet, Cellae,
jusqu’au 16 mars, Galerie Kreo, 31, rue Dauphine, 75006 Paris, tél. 01 53 10 23 00, du mardi au samedi 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°385 du 15 février 2013, avec le titre suivant : Le design par ses matériaux

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