Jean-Luc Baroni

marchand de dessins anciens à Londres

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 15 décembre 2006 - 1478 mots

Le marchand de dessins anciens Jean-Luc Baroni a choisi d’opérer depuis un an sous une forme plus légère. Portrait d’un intransigeant au modèle de travail flexible.

« C’est un métier à pièges, si vous avez une bonne réputation au bout de trente ans, c’est que vous le méritez », glisse l’expert et marchand parisien Bruno de Bayser. En matière de réputation, celle de son confrère londonien Jean-Luc Baroni se révèle d’une virginité exemplaire. Sans doute parce que ce cador au caractère trempé ne réduit pas le dessin à une simple mercuriale. « On peut penser de certains marchands qu’ils pourraient vendre n’importe quoi d’autre. Dans le cas de Jean-Luc Baroni, on sent que le dessin est une inspiration au quotidien », lance sa consœur londonienne Flavia Ormond. Si ses pairs saluent son regard, certains fustigent toutefois sa morgue de Florentin. « Je suis un peu prétentieux parfois, admet l’intéressé. Je suis convaincu qu’il faut douter, mais je n’en suis pas toujours capable… » Bien qu’il ait décidé de se retirer de la caravane des foires, à l’exception du Salon du dessin à Paris, Jean-Luc Baroni reste un acteur puissant, mais discret.

Chasse aux attributions
Chez les Baroni, l’art est une affaire de famille. Le grand-père paternel, d’origine florentine, avait ouvert en 1919 un magasin de tableaux anciens à Paris. Une affaire reprise en 1951 par son gendre, Giancarlo, père de Jean-Luc. Surnommé « Monsieur Tiepolo », celui-ci découvre trois tableaux de Canaletto à Drouot et les achète pour 3 millions de francs. Il les revend quelque temps plus tard pour 9 millions de francs à un marchand italien. En 1967, il ouvre une galerie à Florence et réquisitionne ses fils, dont Jean-Luc. Grand lecteur d’Émile Zola, le jeune homme comptait défendre de grandes causes en devenant avocat. Défenseur virtuel de la veuve et de l’orphelin, il a pourtant rejoint la galerie familiale en 1972, « par manque d’imagination ». « Mon cœur n’est pas aussi à gauche qu’il pourrait l’être et mon portefeuille n’est pas aussi à droite que ça non plus », confesse-t-il aujourd’hui. Entre Jean-Luc Baroni et son père, deux fortes têtes tous les deux, les rapports ne sont pas exempts d’accrocs. Pour marquer son territoire, Jean-Luc Baroni choisit d’emblée le dessin, périmètre négligé par le paternel. En 1980 et 1981, il présente ses acquisitions dans des galeries londoniennes. L’année suivante commence son partenariat avec Colnaghi, maison bicentenaire appartenant alors au marchand Richard Herner et financée par Jacob Rothschild. Il crée sous l’ombrelle de Colnaghi la société Jean-Luc Baroni Ltd, dont il possède 50,1 % des actions, le reste étant détenu par Herner. Un petit avantage qui donne à Baroni, outre le contrôle décisionnel, celui sur l’achat de dessins jusqu’en 2001. Alors que Colnaghi commence à montrer des signes de défaillance vers 1995, le succès de son département pousse le nouveau propriétaire, le groupe Oetker, à lui confier également le volet peinture. Son contrat prévoit qu’il devra écluser l’ancien stock sur une durée de cinq ans. Pour cela, Jean-Luc Baroni fonde la société « Luca Baroni Ltd », dont le nom commercial est alors « Colnaghi Paintings ». Au terme des cinq ans, Oetker lui propose de racheter Colnaghi. « J’ai décliné cette proposition car je ne voulais pas me coller sur le dos 500 000 livres sterling de frais par an », indique-t-il. Après avoir mis un terme en 2001 au partenariat avec Colnaghi, Jean-Luc Baroni rallie toute l’ancienne équipe, notamment Stephen Ongpin, dans sa propre affaire. Il songe même un temps à revenir en France, mais ses troupes résistent au transfert. Une équipe dans laquelle son frère Jean-Marc joue un rôle fondamental. « Jean-Luc est inséparable de Jean-Marc. Il n’y a pas d’affaires avec l’un sans l’autre », glisse un observateur.
Quand certains se contentent de simplement voir les dessins, Jean-Luc Baroni, lui, les regarde. Focalisé d’abord sur la Renaissance italienne, puis aguerri aux siècles suivants, son œil fait l’unanimité. « Il ne se trompe jamais. Si j’ai besoin d’un avis supplémentaire, je vais voir Jean-Luc plutôt qu’un musée. Il est en fait aussi bon qu’un conservateur », salue Flavia Ormond.
Son intérêt le porte davantage sur des dessins préparatoires, liés à une composition, connexions d’autant plus appréciables qu’elles assoient les attributions. La chasse aux attributions constitue d’ailleurs une de ses activités favorites. Une fièvre qu’il a connue précoce en essayant de surpasser le père. « Quand il est dans une exposition, il regarde l’image et non le cartel. Jusqu’à ce qu’il devine lui-même le nom de l’artiste. Il aime toujours se tester », précise Stephen Ongpin. Son goût le conduit vers des œuvres fortes, saillantes. « J’ai besoin d’une émotion profonde, convient-il. Un paysage romantique peut être émouvant, mais ce n’est pas ma sensibilité. La plupart des couvertures de mes catalogues représentent des têtes. Ce sont les têtes qui me parlent. » On l’imagine mal succomber aux mignardises d’un Boucher ou d’un Fragonard ! « Son goût rugueux, abrupt, lui ressemble. Il est presque abrasif comme lui », note un confrère londonien. Depuis une dizaine d’années, Jean-Luc Baroni s’oriente vers le XIXe siècle, raréfaction oblige. Un terrain qu’il a toutefois bien moins affûté que celui de la Renaissance.
Dans ses catalogues, le marchand a toujours mêlé des dessins de grands maîtres à ceux d’illustres inconnus. Une stratégie qui suscite plusieurs interprétations. « Jean-Luc combine un œil singulier à une bonne compréhension du business, observe Richard Knight, spécialiste chez Christie’s. Il peut s’enthousiasmer pour des dessins de toutes sortes et de tout prix s’il y trouve une qualité qui lui parle. Luca avait compris chez Colnaghi que les expositions devaient être mixtes pour encourager les collectionneurs. »  Un autre confrère relève toutefois « qu’en mettant des choses moyennes à côté d’un Michel-Ange, il en rehausse la qualité. Du coup, il peut demander un prix important pour un second couteau, du fait qu’il côtoie un grand artiste. »

Achats tonitruants
Ces dernières années, Jean-Luc Baroni s’est distingué par des achats tonitruants, comme l’étude d’une femme endeuillée de Michel-Ange, adjugée pour 5,9 millions de livres sterling (9,4 millions d’euros) en 2001 chez Sotheby’s. Il fut aussi sous-enchérisseur pour l’étude du Christ debout, envolée pour 8,1 millions de livres sterling (13,4 millions d’euros) chez Christie’s en 2000. En juillet 2005, il avait décroché pour 6,5 millions de livres sterling (9,4 millions d’euros) une tête de vieillard d’Andrea Del Sarto. « Pendant longtemps, il ne voulait pas acheter les dessins chers, il ne les poussait pas, rappelle Bruno de Bayser. Des achats comme celui du Michel-Ange sont plus récents, datent des cinq dernières années. Il a dû trouver, depuis, des clients aptes à enchérir dans ces gammes de prix. » Des clients auprès desquels il jouit d’une certaine exclusivité. L’homme n’est toutefois pas du genre à flatter ou à pousser ses clients. « Il n’aime pas faire du marketing. Faire des foires l’ennuie, remarque Stephen Ongpin. Il a construit sa réputation sur le pouvoir de son regard, et non sur le nombre de dîners avec des clients. » Ceux-là même qui lui reprochent ses aspérités et son impatience conviennent de sa droiture dans les affaires. « Il est clair, direct, défend Aidan Weston-Lewis, conservateur à la National Gallery d’Edimbourg. Il est généreux et il lui est arrivé d’enchérir pour nous sans percevoir de commission. »
Depuis bientôt un an, Jean-Luc Baroni a choisi d’opérer de manière plus légère, sans pour autant lever le pied. Il compte ainsi garder une vitrine à Londres au moins jusqu’en 2010. En juillet, il a acheté un tableau de Ludovico Carrache pour 7,4 millions de livres sterling (10,8 millions d’euros) chez Christie’s pour l’un de ses clients. « Il y a de moins en moins d’œuvres de qualité pour continuer à faire un catalogue tous les ans, remarque sa consœur londonienne Katrin Bellinger. Il lui est difficile de trouver assez de choses en maintenant son standard de qualité. Il ne veut pas faire de compromis. » « Il y a inévitablement des frais considérables dans une galerie, confie Jean-Luc Baroni. Pour faire des foires, nous sommes obligés d’acheter et de faire des compromis au niveau des prix. » Il n’entend pas pour autant arpenter des travées qui ne sont pas les siennes. « Il comprend très bien les tendances, sans s’éloigner de son métier », précise le marchand Antoine Laurentin. « Je suis plutôt conservateur, je ne crois pas que je m’investirai vraiment dans le dessin XXe, car cela voudrait dire que je recrée une clientèle différente, ce qui n’est pas évident quand on choisit de travailler de manière privée », murmure Jean-Luc Baroni. L’homme se révèle aussi aigu que lucide.

Jean-Luc Baroni en dates

1949 Naissance à Paris. 1972 Travaille avec son père à Florence. 1982 Partenariat avec Colnaghi à Londres. 2001 Achat d’un dessin de Michel-Ange pour 9,4 millions d’euros. Rompt le partenariat avec Colnaghi. 2006 Décide de se retirer du système des foires.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°249 du 15 décembre 2006, avec le titre suivant : Jean-Luc Baroni

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