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Orlan

Le Journal des Arts - n° 263 - 6 juillet 2007

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Jouant entre interventions chirurgicales et hybridations numériques, Orlan impose depuis trente ans un art dérangeant. Portrait d’une mutante.

Voilà un an, l’artiste Jean-Marc Bustamante déclarait sans vergogne dans un entretien avec la conservatrice du Musée national d’art moderne Christine Macel et l’artiste Xavier Veilhan : « Les hommes prennent des risques beaucoup plus grands [que les femmes], comme d’être détesté, d’être dans la polémique, d’être longtemps dans les champs difficiles. » D’après ces propos machistes, Orlan serait donc une artiste « phallique », pour reprendre la formule de Christine Macel ! Car sa carrière, construite dans la provocation et la lutte, est aussi longue que têtue. Son personnage façonné à coups de métamorphoses fascine et dérange. « C’est l’une des figures nécessaires de notre monde parce qu’elle nous apostrophe, nous interpelle, [et provoque] un malaise, observe Bernard Blistène, inspecteur général à la délégation aux Arts plastiques. Avec elle, ce qui s’apprête à être bien huilé, bien tourné, est pris en défaut. »

Corps baroque
Selon certains proches, Orlan agirait parfois en enfant-roi, impatient et blessant. Née dans une famille ouvrière stéphanoise, sa vie n’est pourtant pas celle d’une enfant gâtée. Elle fait le deuil de son patronyme pour adopter celui d’Orlan. À une interprète du Musée d’art moderne de Saint-Étienne qui prononçait son nom « Orlane », elle rétorque « Non, “Orlan” ! “Orlane”, c’est des produits de beauté ! » C’est précisément les canons de la beauté et les codes du féminin que l’artiste déconstruit depuis trente ans, en soulignant leur relativité à travers les âges et les civilisations.
Dès les années 1960, Orlan choisit son corps comme matériau. « C’est une époque où il n’y avait pas de bourses, de billets d’avion, de journaux. On nous expliquait que l’art est un long apprentissage et qu’éventuellement, quand on aurait 87 ans, on aurait la chance d’être exposé quelque part », rappelle-t-elle. Sa carrière ne démarre vraiment qu’avec le Baiser de l’artiste, proposé à la FIAC [Foire internationale d’art contemporain] au Grand Palais en 1977. Assise derrière une photo grandeur nature de son buste nu, elle distribue des patins pour cinq francs. Cette performance la rend célèbre, mais, revers de la médaille, elle perdra son emploi de formatrice à Lyon. Autres temps, autres mœurs, le Baiser de l’artiste est aujourd’hui une marque déposée avec laquelle Orlan a créé une collection de vêtements et trois parfums.
En jouant dans les années 1980 sur le drapé baroque, découvert à Rome, elle bouscule le classicisme français, devenant « sainte Orlan », tour à tour Vierge noire ou blanche. « Le corps et le baroque, c’est le mauvais goût. Ce qui est chic, c’est le simple, le pas coloré. Il y a tout un réseau de gens qui n’aiment que l’illisible, l’invisible, l’interstice », ironise encore l’intéressée. La notoriété vient avec ses neuf opérations chirurgicales « aux frontières du théâtre de foire et de la commedia dell’arte, du côté cotillon et bastringue », selon les termes de Bernard Blistène. Filmées en live entre 1990 et 1993, ces opérations seront retransmises au public notamment au Centre Pompidou. À l’occasion de la septième opération, elle se fera apposer des pommettes sur les tempes. « Elle est allée plus loin que toutes les femmes, en transgressant le “Moi-peau”. La maxime “notre corps nous appartient”, elle l’a poussée jusqu’au bout. C’est une Ève future », souligne la philosophe Christine Buci-Glucksmann. « Il y a dans son art une utopie adolescente. Elle croit que tout est possible : changer la société ; créer un nouvel être ; Frankenstein ou Golem ; créer un être avec elle-même », renchérit Lorand Hegyi, directeur du Musée de Saint-Étienne.

Le flux et le virtuel
Avec les Self-Hybridations, elle remet en question le mythe de l’unicité. Après avoir interrogé l’iconographie judéo-chrétienne, elle se porte sur les civilisations africaine, précolombienne et amérindienne. Sa dernière série convoque les masques du théâtre chinois. Cet art de la métamorphose, qui malmène conformismes et essentialismes, flirte avec le féminisme. « Orlan est opposée à un féminisme de la différence. En schématisant, elle serait plus proche du concept de l’Homme comme entité abstraite, universelle et unique hérité du Siècle des lumières, que reconduit Élisabeth Badinter, que du principe du “deux” fondamental, masculin et féminin, existant dans la nature, que défend Luce Irigaray, observe l’historienne de l’art Gladys Fabre. Bien entendu, Orlan ne nie pas le féminin, mais elle l’inscrit comme une composante de chacun, homme ou femme, déjà hybride à cet égard. » La posture d’Orlan n’est-elle toutefois pas moins radicale depuis le passage de la chair réelle à la chair virtuelle ? « On ne peut pas faire des opérations toute sa vie. Une artiste doit se saisir des transformations technologiques, défend Christine Buci-Glucksmann. Nous sommes dans une culture du flux et du virtuel et Orlan s’en saisit pour continuer ses métamorphoses. L’hybridation n’est pas une déperdition, mais une continuation sous d’autres formes. »

Artiste « people »
L’artiste est longtemps restée à la marge faute d’avoir été assimilée à un mouvement. Refusant la douleur dans son Manifeste de l’Art charnel, elle ne relève pas du Body Art. « Elle a posé avant tout le monde les questions d’aujourd’hui. Mais elle est sous-estimée, sous-évaluée, parce que c’est une femme, une femme française », affirme le galeriste parisien Michel Rein. Les autres artistes femmes ne lui ont pas davantage fait de cadeaux. « On ne doit pas minimiser la concurrence des artistes femmes entre elles pour décrocher tant bien que mal une certaine visibilité dans le monde de l’art et de son marché », souligne Gladys Fabre. Et d’ajouter : « Les professionnels de l’art n’ont sans doute pas apprécié sa stratégie de communication court-circuitant leur validation qui se faisait attendre, en recourant à celle d’une histoire de l’art non vulgarisée, ou au contraire à une reconnaissance médiatique tous azimuts. »
Orlan fait son cinéma sur les plateaux télé, et ce cinéma agace. « Elle a compris l’intérêt de se promouvoir dans les médias comme une star du rock ou du cinéma et de devenir une artiste people comme autrefois Andy Warhol ou aujourd’hui Jeff Koons, observe Gladys Fabre. Cette promotion inhabituelle des arts plastiques en France lui a permis d’échapper à l’élitisme codé des musées, de lui faire un pied de nez incorrect. » Mais cette médiatisation n’en a-t-elle pas fait une bête de foire ou de télé-réalité, invitée par cruauté ou voyeurisme ? Aujourd’hui encore, elle semble plus connue, identifiée, que reconnue par l’intelligentsia française. « Je ne suis pas au hit-parade de ce qui se vend le mieux, mais je suis là, défend Orlan. J’ai la reconnaissance universitaire, intellectuelle. Mes pires détracteurs sont ceux qui ne connaissent pas mon travail. » Ou qui préfèrent ses anciennes performances. Tel est d’ailleurs l’argument invoqué par quatre musées européens qui ont décliné l’offre de reprendre sa rétrospective stéphanoise.

Manteau d’Arlequin
Cette incompréhension explique que, trente ans plus tard, Orlan doit toujours se battre. Son séjour de trois ans entre New York et Los Angeles fait figure de parenthèse enchantée. « Aux États-Unis, son travail est pris au sérieux sur deux fronts. D’abord elle incarne le grotesque, une catégorie à laquelle les Américains s’intéressent beaucoup en ce moment, assure la critique d’art Eleanor Heartney. Le second champ dans lequel elle suscite de l’intérêt est celui du “Bio Art” et la question des mutations génétiques. » L’accueil plus ouvert des Anglo-Saxons ne va pas toujours sans malentendus. « En Angleterre, les gens ont été outrés par son travail, en pensant qu’elle se faisait mal. Cela rappelait trop Lady Di, relate l’historienne de l’art Sarah Wilson. Aux États-Unis, les gens étaient heurtés, car toutes les femmes américaines ont fait de la chirurgie. On pensait qu’elle avait la vie d’une superstar, d’une Cindy Sherman ou d’une Madonna, alors qu’elle devait toujours se battre. Mais il y a des acquis du féminisme qu’il n’y a pas en France. »
Bien que salué par une rétrospective à Saint-Étienne, le retour d’Orlan au bercail garde de fait un arrière-goût un peu amer. « En France, dès qu’il y a une tête qui dépasse, on lui tape dessus pour qu’elle rentre dans le rang, observe l’intéressée. Ici on me traite mal, on m’insulte. Je ne prends plus les transports en commun, car je me fais agresser. Aux États-Unis, on me dit que mon look est super. Ça donne des ailes, ça empêche de s’autocensurer. J’ai vraiment envie de repartir au plus vite ! » Elle prendra d’ailleurs bientôt le large, jusqu’en Australie, pour peaufiner dans un laboratoire un manteau d’Arlequin à partir de ses propres cellules de peaux comme de celles d’autres origines, y compris animales, achetées sur Internet. L’hybridation continue.

Roxana Azimi

Orlan en dates

1947 Naissance à Saint-Étienne (Loire). 1977 Le Baiser de l’artiste sur la FIAC ; première opération chirurgicale filmée ; premières Self-Hybridations. 2003 Exposition à la galerie Michel Rein, Paris. 2004 Exposition au Centre national de la photographie, Paris. 2007 Rétrospective « Orlan : le récit » au Musée d’art moderne de Saint-Étienne jusqu’au 26 août.

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